DE
L'UTILISATION DES CONTROVERSES DANS LA FORMATION DES INGENIEURS
SELON BRUNO LATOUR, CENTRE DE SOCIOLOGIE DE L'INNOVATION DE L'ECOLE DES MINES DE PARIS
Bien que le terme ait souvent le sens d'une vive polémique, il est employé ici dans le sens plus restreint de "débat ayant en partie pour objet des connaissances scientifiques ou techniques qui ne sont pas encore assurées"; l'exemple typique est celui des Organismes génétiquement modifiés, mais il y en a beaucoup d'autres qui ne sont par forcément l'objet de grands débats dans les médias et le public; ce qui nous intéresse avant tout c'est que les élèves aient à s'affronter à des connaissances non stabilisées, pour lesquelles il n'existe encore aucun manuel, aucun polycopié; nous recherchons donc les situations où les incertitudes usuelles du social, de la politique, de la morale se trouvent compliquées et non plus simplifiées par l'apport de connaissances scientifiques ou techniques assurées.
Parce que tout le reste de l'enseignement de l'Ecole -jusqu'à l'option qui introduit aux incertitudes de la recherche- a déjà pour but de donner aux élèves les bases assurées des sciences et des techniques dans tous les domaines fondamentaux; il n'y a rien rajouter de ce point de vue, sinon une perspective historique qui se fait dans un autre cours de l'Ecole. Dans ce cours controverse, nous voulons décaler au maximum les élèves, en les introduisant dès le premier mois de la première année à la situation d'incertitude créée d'une part par la recherche et d'autre part par les enjeux sociaux de ces recherches. Cette double incertitude correspond de plus en plus à la situation réelle dans laquelle les élèves devront travailler, une fois devenus, ingénieurs: on fera certes toujours appel à leur compétence de généraliste mais de plus en plus on aura besoin qu'ils soient capable d'analyser des situations de vive controverse (risque technologique, incertitude scientifique, multiplicité des scénarios possibles, conflit de valeur morale) pour lesquelles il n'y a pas de modélisation assurée et dans lesquelles il faut pourtant bien décider à chaud. De ce point de vue, le cours controverse rejoint les buts pédagogiques d'Acte d'entreprendre et des MIGs: préparer l'élève à relever les nouveaux défis du métier d'ingénieur.
Parce que l'aptitude fondamentale demandée aux ingénieurs n'est plus de choisir la solution technique qui leur paraît optimale, mais de préparer leurs employeurs à repérer l'ensemble des solutions et, surtout, les réactions sociales, morales, économiques, organisationnelles différentes qu'elles peuvent entraîner; pour ce faire, on demande donc à l'ingénieur de cartographier la gamme des positions actuellement soutenues, aussi aberrantes qu'elles soient, sans prendre directement parti. C'est une forme d'objectivité différente mais également essentielle: la capacité de se familiariser avec un sujet souvent hautement technique dans lequel on n'est pas spécialiste, puis, dans des contraintes de temps très serrées, de rendre une carte des positions des différents intervenants, une explication de leur raisonnement, une interprétation de la dynamique, enfin une hypothèse sur sa résolution.
On ne demande pas aux élèves de suivre n'importe quelle polémique qui fait la une des médias, mais seulement celles qui mettent en jeu des compétences techniques, au sens très large du terme. Technique ne veut pas dire simplement lié à la physique, à la chimie, aux sciences de l'ingénieur et à la biologie, mais plutôt savoir spécialisée, ésotérique, connu par un petit nombre d'experts et dont les résultats, même s'ils n'apparaissent pas souvent au grand jour, engagent le sort de la dispute. Par conséquent, les atermoiements des médias sur le mariage d'une princesse ne font évidemment pas partie des controverses, mais un sujet très médiatique, comme par exemple, le recul de la date d'autorisation de l'avortement légal en France, peut faire l'objet d'une controverse à condition que l'on passe de la grande presse non spécialisée à l'ensemble des connaissances spécialisées qui la sous-tendent: celles-ci peuvent être aussi bien en droit, en théologie, en biologie du développement, en histoire qu'en anthropologie ou en bioéthique. Ceci dit, en général, et contrairement aux premiers réflexes des élèves, les controverses sont d'autant plus faciles à suivre et à documenter qu'elles sont plus savantes.
Première
règle: prendre un sujet qui ne soit pas clos; il est impératif
de choisir un sujet qui va évoluer au cours de l'année et que
l'élève pourra donc suivre en direct puisque le suivi commence
en septembre et finit en avril. Cette règle est impérative car
c'est le seul moyen d'éviter l'erreur rétrospective en supposant,
une fois la controverse résolue, que les "vrais" experts savaient
bien "depuis le début" comment cela finirait. Par exemple,
le "bogue de l'an 2000" était un bon sujet en 1999 avant qu'on
sache comment les choses allaient se passer, mais il n'est plus bon une fois
le danger passé. Il faut que l'élève se trouve plongé
dans une situation réelle et non simulée dans laquelle tout le
monde, même les meilleurs experts, même les professeurs de l'Ecole
! ne savent pas comment cela va finir. C'est le seul moyen de rendre indispensable
la cartographie de toute la gamme des positions, même les plus extrêmes.
Rien n'interdit bien sûr de remonter de quelques années dans le
passé, puisque aucune controverse ne commence ex nihilo au premier septembre
pour finir, miraculeusement, le 30 avril, mais le cadrage principal doit être
effectuée en temps réel. Rien n'interdit non plus de reprendre
le sujet étudié l'année précédente, à
condition, bien sûr, de l'accompagner sur l'année en cours -et
d'avoir l'accord des camarades de l'année suivante. Le réglage
est effectué sous la conduite des tuteurs. |