LA CONTROVERSE DE SUPERPHENIX :
LE POINT DE VUE D'UN MORALISTE.

Par Bertrand HERIARD DUBREUIL

1. Introduction

Le développement spectaculaire des techniques pose des questions nouvelles à une ancienne discipline comme la philosophie morale. Les publications nombreuses en éthique médicale en sont un signe éclatant. Le pouvoir du médecin sur le malade est certes une question ancienne puisqu'il est déjà normé par le serment d'Hippocrate, mais nous percevons que les nouvelles possibilités ouvertes par la technologie médicale posent d'autres problèmes. Que peut apporter l'éthique aux ingénieurs chargés de mettre en œuvre des techniques complètement nouvelles ?
En fait il y a longtemps que les ingénieurs s'intéressent à l'éthique. On en trouve des traces dans les normes techniques que la profession a su promouvoir ou dans les codes de déontologie à travers lesquels elle s'est régulée. A l'inverse, le fait que la philosophie morale s'intéresse aux ingénieurs est plus récent. Il est d'ailleurs intéressant de noter, dans la perpective narrative que nous allons développer, que ce sont des historiens qui ont les premiers soulignés les enjeux éthiques de la profession. De nombreuses recherches ont critiqué les " success story " que se racontait la profession pour encourager l'aventure fabuleuse du " progrès technique " et se protéger de ses échecs parfois criants . Ces travaux historiques ont suscité des développements important de la sociologie des techniques où les mécanismes de décision ont été démontés et les influences réciproques des groupes sociaux ont pu être analysés, à travers notamment l'étude des controverses . Ces recherches ont renouvelé profondément l'éthique professionnelle et permis le développement d'une discipline sectorielle intitulée : the engineering ethics.
Ce chapitre voudrait montrer ce que peut apporter la philosophie morale à une histoire longue et controversée: celle de Superphénix.
- la controverse dure depuis trente ans puisque la centrale nucléaire de Creys-Malville a été conçue dans les années 60, construite dans les années 70, mise en route dans les années 80, testée pour une mission scientifique dans les années 90 et sera sans doute démantelée dans les années 2000.
- la controverse est profondément politique, puisque la conception de Superphénix a été faite par le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) pour disposer d'une technologie française après l'abandon de la filière graphite-gaz ; la construction a été décidée dans la continuité du plan Messmer - qui a financé la construction de 5 à 6 réacteurs par an de 1974 à 1981 ; la remise en route a donné lieu à plusieurs querelles juridiques qui ont été tranchées par le Conseil d'Etat ; le changement de mission a été décidé par Pierre Beregovoy sur proposition du ministre de la recherche ; et le démantèlement a été décidé par Lionel Jospin contre l'avis de Jacques Chirac.
Il y a peu d'objets techniques qui puissent se targuer d'un tel traitement dans les média français et internationaux. Il y a peu d'objets techniques dont le nom soit inscrit en toutes lettres dans des programmes politiques. Il y a peu d'objets techniques dont le sort dépend d'un débat aussi passionné. Qu'est ce qu'une discipline philosophique peut dire d'un objet si complexe et si politique ?
Nous pensons que l'éthique peut apporter sa contribution sur deux plans :
- elle peut permettre de fonder un jugement global sur le sens d'une telle aventure ;
- elle peut apporter un éclairage critique sur le processus de décision qui a abouti à la construction de la centrale.
Pour défendre ces deux thèses, nous utiliserons des concepts d'éthique narrative tels qu'ils ont été introduits par Paul Ricoeur et utilisés pour éclairer les problèmes technologiques par Peter Kemp . D'après ces deux auteurs, nous sommes pétris d'histoires permettant aux décideurs d'exprimer la signification de leur action et aux autres acteurs de réinterpréter cette signification dans leur propre temporalité. Le conflit d'interprétation porte donc sur la visée globale en tant qu'elle exprime le sens de l'aventure et sur la capacité des acteurs à introduire cette visée dans le processus long et complexe des décisions techniques.

2. Peut-on juger globalement le sens d'une telle aventure ?

Si la centrale est démantelée sans avoir fonctionné, il y a quelque chose d'absurde dans l'aventure humaine qui l'a portée. Nous disons bien si la centrale est démantelée, puisque la controverse n'est pas finie et "l'oiseau peut encore renaître de ces cendres". En faisant l'hypothèse que l'actuelle rénovation de Phénix n'aura pas de postérité industrielle, nous nous plaçons à la fin de l'histoire des surgénérateurs et nous portons un jugement global sur l'aventure. Comment fonder ce jugement ?
Ce jugement intuitif repose sur la question suivante : à quoi aura servi de mobiliser des centaines de chercheurs, des milliers de techniciens et plus de 50 milliards de Francs d'argent public pour produire moins de trois milliards de kWh en prenant des risques considérables ? Notons que cette intuition est formulée en terme de service : à quoi aura servi ? Nous nous situons pour l'instant dans la perspective des promoteurs de la centrale et nous interrogeons la validité d'un moyen par rapport à une fin présupposée d'utilité sociale. Quelle était la finalité de Superphénix, que voulaient faire ses promoteurs, quels arguments ont-ils développés pour faire partager cette fin par la communauté nationale ?
Schéma 1 : Principe physique des filières électronucléaires.

Les premiers scientifiques à avoir cherché une application civile de l'énergie nucléaire ont voulu fissionner l'U238, élément fertile qui compose l'uranium naturel à plus de 99%. Ils ont été devancés par ceux qui se sont contentés de fissionner l'U235 - l'isotope fissible et donc le moins présent dans l'uranium naturel - après enrichissement du minerai. En France, l'abandon de la filière graphite-gaz a permis de concentrer les efforts de recherche sur l'U238 et de mettre rapidement au point un prototype de moyenne puissance : Phénix. Fort de ce succès, le CEA a convaincu les principales sociétés productrices d'électricité en Europe de mettre au point une nouvelle filière de production électrique. Cette industrie utiliserait un créneau où les Américains avaient pris beaucoup de retard, assurerait à l'Europe une meilleure indépendance par rapport aux minerais d'Uranium, et offrirait un prix de revient tout à fait compétitif. C'est ainsi qu'à partir de connaissances scientifiques s'est ouverte une possibilité technique, bientôt retraduites en arguments politiques et économiques.
Les finalités ainsi construites le furent dans le contexte des années 70. Pendant les vingt années qu'il a fallu pour construire et mettre en route la centrale, le contexte a beaucoup évolué. Les préoccupations politiques se sont déplacées des questions d'indépendance énergétique aux questions de non-prolifération. La crise économique a permis de trouver et d'exploiter d'autres énergies fossiles, notamment le gaz naturel. L'opinion publique s'est montrée beaucoup plus exigeante et d'autres techniques nucléaires sont venues concurrencer la surgénération. On ne peut reprocher aux décideurs d'hier de ne pas avoir répondu aux demandes d'aujourd'hui. Mais on peut leur reprocher que la centrale n'ait pas atteint les objectifs qu'ils avaient négociés avec le reste de la société au moment de sa construction.
On entre ici dans plusieurs controverses. Laissons de coté celle de savoir à qui imputer la responsabilité juridique du projet et les surcoûts du démantèlement. Evitons également de nous enliser dans les débats proprement historiques pour savoir quels étaient les objectifs exacts au moment de la construction. Faisons l'hypothèse qu'une technologie a au minimum des objectifs techniques de production, l'objectif politique d'organiser sa communauté de fonctionnement et ses rapports avec la communauté d'usage, l'objectif de rentabilité - ne seraient ce que pour faire vivre ceux qui la font fonctionner- et l'objectif symbolique d'être admis dans son environnement social. Regardons maintenant si ces quatre types d'objectifs ont été atteints ou non. Nous venons de couper la controverse en quatre types de questions :
- Quel était le taux de disponibilité escomptée, quel est celui effectivement atteint et à qui imputer la différence ? La question est apparemment technique, mais la réponse est trop globale pour pouvoir être laissé aux seuls techniciens, puisque les arrêts peuvent être imputés aux incidents techniques aussi bien qu'aux problèmes administratifs et juridiques qu'ils ont suscités .
- Quel était l'avenir de la filière de production électrique escompté en 1974 et quelle sera-t-elle demain ? La réponse est débattue par des spécialistes de la politique énergétique, mais elle est délicate puisque l'avenir de la filière est autant une question politique qu'industrielle.
- Quel est le prix du kilowattheure escompté pour les surgénérateurs et quel est celui effectivement fourni par Superphénix ? Là encore la question est disputée par les économistes de l'énergie, et elle est difficile tant le paysage économique est en train de changer.
- Cette filière avait-elle une chance de se faire admettre par l'opinion publique ? A quelle échelle : locale , nationale, internationale ? Quelles contraintes sa construction impose-t-elle à l'environnement naturel et social ? A quelles conditions ces contraintes étaient-elles ou seront-elles acceptables par le grand public au moment de sa construction, de son exploitation ou de son démantèlement ?
On ne peut répondre à ces questions sans la médiation de disciplines où les différents experts puissent fonder leur jugement et sans débats collectifs où leurs avis puissent être confrontés. Ce débat permettrait de mettre en œuvre ce que Gadamer appelle une herméneutique objective, objective en ce sens l'on dispose maintenant du recul du temps, herméneutique cependant puisqu'il serait difficile de confronter des interprétations venues de divers champs disciplinaires. Quand, à la fin d'un grand projet, les acteurs se demandent mutuellement des comptes, ils confrontent des jugements globaux sans pour autant pouvoir s'abstraire des groupes sociaux dont ils font partie.
En quoi une discipline comme l'éthique peut-elle contribuer à ce débat ? C'est une discipline parmi d'autres, certes plus ancienne mais peu habituée à étudier les arcanes de la décision technique. Pourtant, elle peut apporter sa pierre au débat en rappelant l'exigence d'universalité qui traverse toute sa tradition. Ce conflit d'interprétations ne pourrait être conclu sans laisser parler toute personne, quelle que soit sa compétence, décideur ou subissant la décision, concerné de près ou de loin, aujourd'hui ou demain. Cette exigence a donc un caractère proprement utopique. Comment en particulier anticiper le jugement des générations futures ? Que retiendront-ils de l'aventure ? En quoi en auront-elles bénéficié ? Quels stigmates auront-elles à assumer, en terme de site à protéger, de déchets à surveiller, de surcoût à payer ?
C'est pourtant à partir de cette exigence d'universalité que le jugement émis de façon intuitive au début de cette partie peut être fondé. Cette exigence d'universalité est d'abord une exigence de scientificité. Le moraliste se fait un instant épistémologue pour privilégier le jugement le mieux enraciné dans chaque discipline, le plus discuté entre les disciplines et celui qui a convaincu le plus de monde. C'est pourquoi, parmi toutes les thèses défendues à l'Université - dont le rôle est justement de veiller à la qualité du débat -, nous avons choisi celle de Dominique Finon, non seulement parce qu'elle a obtenu le degré académique des plus prestigieux, mais parce qu'elle est la plus pluridisciplinaire. Sa thèse d'Etat compare tous les programmes surgénérateurs du monde. Elle raconte les choix techniques qui ont été pris, ceux qui ont été validés par l'expérience et ceux qui n'ont pas fonctionné ; elle analyse la stratégie politique choisie par ces promoteurs et montre pourquoi les autres pays l'ont progressivement abandonnée ; elle démontre " l'impossible compétitivité économique du surgénérateur " ; enfin, elle montre combien est étroite la communauté qui l'a défendue et combien elle a eu du mal à se faire admettre en France et à l'étranger.
Ce dernier argument est le plus convaincant pour le moraliste. Car si les promoteurs n'ont pas convaincu leurs contemporains, comment pourront-ils convaincre les générations futures ? Si les promoteurs n'ont pas su faire partager leur visée, comment pourront-ils rendre compte du sens de leur aventure ?
Cet appel au sens n'est-il pas une façon polie de prendre le parti des vainqueurs de la controverse ? Certainement, mais le point de vue du plus grand nombre a plus de chance d'être le plus raisonnable ; ce n'est pas pour rien que pratiquement tous les pays engagés dans la course technologique l'ont finalement abandonné. Le sens évoqué ici est la signification globale de l'aventure, celle qui se dégage d'un récit complet lorsqu'il est terminé, celui à partir duquel on peut tirer des leçons. C'est aussi le sens commun que cherche à transmettre tout récit, le consensus que cherche toute controverse. C'est enfin la direction, la visée que cherchaient les entrepreneurs en construisant la centrale. La quête du sens est donc le point commun des acteurs, des contestataires et de ceux qui étudient la controverse. Tous utilisent des récits pour dire leur visée, la contester et trouver un consensus. La fin du récit est donc le jugement final, qu'ont anticipé les acteurs et qui va qualifier leur moralité. Le plein succès de l'aventure aurait fait d'eux des héros, un échec catastrophique des criminels. L'entre-deux en fait des humains qui se sont trompés sur certains points et ont eu raisons sur d'autres.
Ainsi, le jugement global que nous avons énoncé a posteriori est l'exact opposé du jugement pratique qui a été fait à la construction de la centrale. Or, si l'éthique professionnelle a un rôle, ce n'est pas seulement de critiquer de l'extérieur des décisions passées, mais surtout d'aider les acteurs à mieux prendre des décisions présentes. Qu'est ce qui a manqué aux décideurs de Superphénix ? Pourquoi n'ont-ils pas su anticiper les éléments qui leur sont reprochés aujourd'hui ? Où la visée initiale d'utilité sociale s'est-elle perdue ? C'est ce qu'il nous faut voir en détail en analysant le processus de décision.


3. Peut-on critiquer le processus de décision ?

Pour analyser le processus de décision, nous nous heurtons à trois problèmes méthodologiques :
1. Les décisions sont inscrites dans une histoire où il est difficile de séparer les décisions premières des décisions induites. C'est difficile parce que Superphénix est un objet compliqué qui fonctionne parce que ses parties (les machines et les hommes) remplissent effectivement leurs missions. C'est difficile aussi parce que, comme pour tout prototype, chaque décision singulière a fait l'objet de controverses, remises en question, modifications. Ce n'est que de l'extérieur qu'on peut parler d'une décision, puisque la centrale a été construite. C'est au nom de cette unité que nous allons isoler arbitrairement la période 1974-76 après laquelle la construction de Superphénix peut être estimée acquise, notamment avec la première enquête publique.
2. Il est difficile de savoir qui a décidé de construire la centrale, tant les décideurs sont nombreux et leurs interactions complexes. Peu importe d'ailleurs, car il ne s'agit pas d'épingler tels ou tels mais de souligner des responsabilités morales. C'est pourquoi nous nous contenterons de décrire le processus de décisions comme si les institutions (CEA, EDF , NERSA , SCSIN ), étaient des "personnes morales", non au sens juridique du terme, mais au sens moral ce qui suppose qu'elles aient liberté de vouloir et conscience de ce qu'elles veulent (cf. Fernandez, 2.3.2).
3. Il est difficile d'isoler les quatre dimensions - technique, politique, économique, culturelle - dont le jugement global avait repéré l'importance. Ce découpage est arbitraire et dépend largement de la façon dont les connaissances se sont constitués en discipline. Nous allons analyser le processus selon ces quatre dimensions parce que le jugement global les a repérées comme devant être assumées.
Nous allons donc faire quatre récits indépendants pour souligner respectivement la dimension politique, économique, culturelle, en finissant par la plus compliquée, la dimension technique. La thèse que veut défendre cette deuxième partie consiste à dire que si la centrale est un tout, aucune de ces dimensions ne peut être négligée par ces promoteurs dans le processus de décision.

a. Dimension politique.

Commençons par la dimension politique, car elle semble déterminante. Juste après la guerre du Kippour, les responsables de la politique énergétique de la France craignaient une flambée des prix de l'uranium qui mettent à mal le principe d'indépendance énergétique visé par le plan Messmer. Les techniciens proposaient une solution simple, la fission de l'uranium 238 qui constitue plus de 99% de l'uranium naturel.
Dominique Finon estime que la peur de la flambée des prix d'uranium fut plus construite par le lobby nucléaire qu'anticipée par les politiciens . Cette interprétation montre pour le moins la difficulté de séparer les finalités techniques de leurs résonances stratégiques. Quoi qu'il en soit, l'analyse qui la soutient était sommaire car les réserves d'uranium se révélèrent beaucoup plus importantes que prévues et les pays producteurs n'avaient pas les moyens de se constituer en cartel.
Ces éléments qui nous apparaissent clairs aujourd'hui auraient-ils pu être anticipés au moment de la décision ? Deux arguments permettent de répondre positivement. Un argument de principe : c'est le rôle de l'institution chargée d'industrialiser le procédé, ici l'EDF, d'asseoir son analyse stratégique ou du moins de critiquer celle qu'on lui soumet. Un argument plus conjoncturel : on trouve déjà cette analyse dans le rapport Ford-Mitre qui a été déterminant dans l'arrêt du programme américain en avril 1977.
C'est une autre analyse géopolitique qui emporta la décision américaine. Après l'explosion de la bombe indienne en mai 1974, l'Arms Control and Disarmament Agency s'inquiéta sur les risques de prolifération nucléaire liée au plutonium, un des composants à la fois produit et consommé par les réacteurs à neutrons rapides. Plusieurs rapports indépendants demandés par "The Departement of State" et le Congrès renforcèrent le parti des opposants qui emportèrent la décision avec l'élection de Jimmy Carter. Peut-on accuser les Français d'avoir négligé un problème devenu majeur depuis l'éclatement du bloc soviétique ? N'oublions pas que la France n'a signé le traité de non-prolifération qu'en 1992..
On peut cependant reprocher aux Français d'avoir été trop vite dans le processus de décision. Un détail en est particulièrement significatif. La décision de la construction de Superphénix fut prise sans même passer par le canal de la commission chargée d'orienter la production électrique d'origine nucléaire (PEON). Certes, le contexte industriel était celui d'une course où le premier à disposer de la technique pouvait imposer ses normes au marché. Mais la France se retrouva en tête d'un peloton qui a fondu comme neige au soleil.
L'absence de débat public en France nous porte à croire qu'il n'y a pas eu seulement une erreur stratégique, mais une réelle imprudence. Car le fait que la décision ait été prise par un canal anormal montre que les protagonistes français avaient la volonté délibérée de faire vite. Or, la première vertu politique est la prudence, et la précipitation française s'est révélée non justifiée. Cette erreur n'aurait-elle pas pu être évitée par le respect des normes communément admises pour des décisions publiques de cette importance ?
En d'autres termes, on peut féliciter les techniciens français d'être les premiers à avoir industrialisé une nouvelle possibilité de fabriquer de l'électricité. On peut admirer leur sens politique d'avoir su défendre ce projet à un moment où la conjoncture internationale faisait peser une lourde menace sur l'indépendance énergétique de la France. Mais en court-circuitant le débat public, ils ont empêché d'enrichir leur décision d'éléments dont on peut leur reprocher a posteriori de ne pas avoir tenu compte. Ils se sont montrés d'excellents politiciens dans la façon de défendre leur dossier, mais de moins bons dans la façon de tenir compte d'intérêts supérieurs. En termes aristotéliciens, ils se sont montrés imprudents et les gouvernants avec eux.


b. Dimension économique.

Nous constatons, toujours a posteriori, que la dimension la moins honorée par le processus de décision fut la dimension économique : nous avons vu que les ventes potentielles de surgénérateur avait été surestimées, ce fut le cas de tout le marché en équipement électronucléaire ; nous savons également que le coût d'investissement de la centrale a dérapé mais dans des proportions comparables aux premières centrales françaises à eau pressurisée ; nous savons enfin que l'estimation du prix de revient du kWh est encore aujourd'hui contestée. Arrêtons-nous sur ce calcul.

Le principal promoteur de la centrale, Georges Vendryes, parle peu de ce calcul . A l'inverse, Dominique Finon estime que la plupart des calculs prospectifs ont été faits sur l'hypothèse de la disposition de plutonium à coût réduit. Or cette hypothèse en supposait deux autres :
- la nécessité de retraiter les combustibles irradiés des centrales classiques alors que l'industrie mondiale se dirige aujourd'hui massivement vers l'enfouissement direct de ces déchets, option beaucoup plus économique même si elle est très contestée.
- la principale utilisation civile du plutonium se ferait dans les surgénérateurs, hypothèse qui retarda beaucoup d'autres développements, comme la mise au point de combustibles mixtes (MOX) utilisés aujourd'hui dans les centrales classiques.
Ainsi la compétitivité de la filière est moins une erreur de calcul qu'une erreur de référentiel, contradiction qui n'a pas manqué d'apparaître à certains économistes du CEA . Mais il est surtout curieux de constater que le maître d'ouvrage, en l'occurrence l'EDF, a adopté ces calculs sans discussion.
En effet, les erreurs de prévisions sont courantes en phase d'innovation, et c'est pourquoi le client s'en protège. Le fait qu'il faille attendre 1979 pour que l'EDF se dote d'une expertise propre et 1984 pour que son président ose contester publiquement l'avenir industriel de la filière est donc problématique. Il est vrai que selon l'accord de 1971, l'Etat s'engageait à prendre à sa charge tout surcoût par rapport à une centrale classique de même puissance. Ni ce parapluie, ni la nécessaire solidarité avec le CEA n'excusent la légèreté avec laquelle EDF a assumé sa responsabilité économique. Car qui d'autre pouvait défendre le point de vue des futurs consommateurs d'électricité sinon l'institution qui a le monopole de sa distribution en France ?


c. Dimension culturelle.

L'acceptabilité sociale est la plus difficile à appréhender. Il suffit de regarder l'évolution de l'opinion publique par rapport au nucléaire depuis 30 ans. Les promoteurs ont navigué entre deux extrêmes, celui de l'ignorer parce que trop complexe et celui de la gérer comme on gère une image publicitaire. En cela, ils témoignent que c'est une dimension incontournable pour que la centrale et les contraintes qu'elle engendre puissent trouver une place dans le paysage français.
En 1974, nous étions encore dans la lancée des "trente glorieuses" et peu imaginaient la crise qui se profilait derrière le premier choc pétrolier. L'électricité était considérée comme un des moteurs du développement et peu se souciaient de la manière dont elle était produite. Le mouvement écologiste recrutait dans les milieux d'extrême gauche et les thèses qu'il défendait étaient considérées comme extrêmes. Le débat idéologique autour de la centrale se radicalisa et par là même toutes autres critiques se trouvèrent marginalisées .
Il y a pourtant un plus petit dénominateur commun sur lequel personne ne voulut transiger : la sûreté. L'expérience a montré qu'elle dépendait de compromis très divers et très concrets depuis les nuances d'acier des cuves de sodium jusqu'à la protection des installations contre des actes terroristes. A l'époque où les autorités françaises devaient autoriser la construction de la centrale, le concept était bien abstrait car :
- le retour d'expérience était soit sans proportion (Rapsodie), soit trop court dans le temps (Phénix, PFR, BN 350).
- les modèles physiques sur la fission à neutrons rapides étaient encore en pleine discussion.
- peu de données problématiques étaient disponibles, vu le petit nombre et la dispersion géographique des centrales de cette puissance .
On peut imaginer la difficulté de transposer cet îlot de connaissance à l'échelle industrielle. C'était bien le pari d'un prototype. Le construire supposait d'étendre le domaine de validité des modèles, de confronter les retours d'expérience et les données problématiques venus d'autres pays. On imagine la difficulté du travail puisque ces connaissances étaient éparpillées et que la course technologique ne favorisait pas leur diffusion .
Pourtant, le pari a été tenu : la centrale n'a pas présenté de gros problèmes de sûreté. Positivement, cette réussite rassure sur la qualité du travail réalisé. Négativement, des incidents comme la fuite de sodium liquide dans la cuve du barillet font frémir quand on pense que [" les constructeurs] allemands avaient éprouvé le même genre de problème sur certains appareils de SNR 300 " . Cependant la centrale vieillit et ne pourra indéfiniment s'adapter à des exigences de sûreté de plus en plus précises.


d. Dimension proprement technique.

Si le discours public pour faire accepter la centrale s'est souvent contenté d'en assurer la sûreté, la rationalisation de la course technologique a entraîné un certain nombre de paris techniques ambitieux :
- le saut direct à une taille industrielle ;
- le choix de simplifier la conception d'ensemble pour limiter les coûts d'investissements ;
- le choix de débuter la construction sans même attendre l'expérience de l'exploitation de Phénix...
De tels paris supposaient une foi indéfectible dans l'avenir industriel de la filière et une confiance dans la capacité de surmonter les difficultés rencontrées. De telles convictions relèvent de ce qu'on pourrait appeler une passion technique, avec toute l'ambiguïté que la tradition philosophique attache à ce mot. Elle procède de la force vitale qui soutient les techniciens et les lie en groupe, mais les rend particulièrement vulnérables à la démesure que combattent les Grecs depuis le mythe d'Icare.
Or les paris techniques cités plus haut sont bien le signe d'une certaine démesure, ce qui fait conclure à certains technologues que Superphénix était de la "mauvaise " ingénierie . Le jugement nous paraît péremptoire. Ce qui frappe plutôt, c'est que la passion technique a rendu les promoteurs sourds aux arguments des porte-parole d'autres disciplines dont ils avaient besoin pour mieux organiser le système technique, en assurer la pérennité économique, en négocier l'acceptabilité sociale ou du moins ne pas s'enfermer dans une impasse. Or nous avons vu que ce dialogue avait été considérablement simplifié, ce qui a permis aux techniciens de faire valoir leur logique aux dépens des autres dimensions.
La présentation de Superphénix comme "la clé de voûte du système électronucléaire français" fut tout à fait significative de cette logique. Dans cette perspective, défendue jusqu'à la fin des années 70 , la filière surgénératrice augmentait considérablement l'efficacité globale du système en tirant plus d'électricité de l'uranium naturel et en gérant les déchets des centrales classiques. Son effacement dans les années 80 et la nécessité de trouver une nouvelle mission à Superphénix dans les années 90 révèlent la nature existentielle de l'argument, celle de défendre le fonctionnement de la centrale et la survie du groupe qui l'avait promue.
Certes la défense d'un groupe et de son outil de travail est une noble cause, si du moins elle ne masque l'intérêt du groupe derrière d'apparentes contraintes techniques. Car là est le piège. S'il est parfois difficile de percevoir les limites entre contraintes techniques et contraintes sociales, les confondre conduit à mélanger moyens et fins et à s'enfermer dans son paradigme technique. Or les paradigmes techniques sont multiples et croisent toujours les autres dimensions qui leur permettent d'exister socialement. C'est dans ces croisements, dans ces failles, que résident les degrés de liberté qui permettent à un groupe social de viser un bien et de vivre une existence morale.


4. Conclusion.

Notre question initiale était la suivante : quelle peut être la contribution de la philosophie morale à l'analyse d'un processus de décision aussi long et aussi large que celui de la construction de Superphénix ?
Pour y répondre, nous avons d'abord essayé de mettre en œuvre une herméneutique objective pour dégager le sens d'une telle aventure et fonder un jugement global. Ce jugement utilise le recul que donne le temps pour articuler des dimensions sans lesquels Superphénix ne peut exister socialement. Ce jugement est aussi moral dans la mesure où qualifie la décision qui a permit de construire la centrale.
Personne n'a pris de décision globale. Elle est le fruit de décisions particulières prises à chaque pas de l'aventure. La véritable question de l'éthique professionnelle est donc la suivante : comment anticiper l'horizon de sens que décrit le jugement a posteriori dans chaque prise de décision ? Comment viser la globalité dans la particularité de l'action ?
Pour faire avancer cette question, nous avons repris l'analyse dimension par dimension. Comme le jugement global concluait au "non sens", nous avons cherché où la visée s'est perdue. Et nous avons constaté un certain nombre de raccourcis où des décisions particulières n'étaient pas conformes à la prudence requise par l'importance de la décision globale. Nous avons ainsi dénoncé :
- un vice de forme politique, due à l'absence de débat ;
- un vice de forme économique, due à la confusion des rôles ;
- un vice de forme culturel, due à la réduction de l'acceptabilité aux questions de sûreté;
- un vice de forme technique, due à l'incapacité de sortir du paradigme.
Ces vices de forme révèlent l'incapacité des décideurs particuliers à imaginer dans chaque décision concrète la cohérence de l'ensemble. C'est bien un problème majeur de nos sociétés modernes où le travail n'a jamais été autant divisé. Mais le fait de repérer ces difficultés est un hommage du vice à la vertu qui révèle la finalité des éthiques professionnelles transgressées : permettre la traduction de la globalité du problème, ou du moins vérifier la capacité de la prendre en compte au moment de chaque décision.
Il est étonnant de voir comment toutes les éthiques croisées - éthique de la décision publique, éthique des affaires, éthique du monde scientifique, éthique de la décision technique - défendent chacune dans leur domaine les conditions de la délibération qui est, comme l'a très bien fait remarquer Aristote, le lieu par excellence où la prudence peut s'exercer. Au contraire, en se privant d'un débat public par la fermeture du processus décisionnel, en simplifiant les analyses politiques, économiques et culturelles, les promoteurs de Superphénix se sont repliés sur leur technique. N'est ce pas une des principales causes de leur échec ?
Ainsi, les éthiques professionnelles, comme autant de garde-fous, ne voient pas leur importance diluée par les nouvelles dimensions des décisions techniques, mais radicalisée. En d'autres termes, plus les décisions sont larges dans l'espace et longues dans le temps, plus les prudences particulières doivent être respectées, plus les conditions de bons débats doivent être assurées. Voilà un beau défi pour les ingénieurs de demain.

Lille, le 31 juillet 1999.