De
l'accusation à la cause :
L'intégration des controverses et des conflits dans le processus d'innovation. de
Madeleine AKRICH Si l'on voulait caractériser la place des technologies dans la réflexion sociologique, peut-être faudrait-il en appeler à un savant dosage entre l'omniprésence et l'évanescence: il est rare qu'un domaine de recherches ne fasse intervenir à un moment ou un autre la question des technologies, mais la sociologie des techniques proprement dite n'a été développée que récemment. En schématisant, on peut distinguer deux pôles dans les travaux précédents : d'un côté, l'on trouve, en contrepoint aux travaux des économistes du changement technique, des recherches qui visent à décrire et à expliquer les processus d'innovation, de l'autre, on a affaire à des approches qui partent de questions plus directement sociologiques et qui s'interrogent sur la place et le rôle des technologies dans le tissu social. Le premier ensemble
de recherches s'est attaché à identifier les déterminants
des choix techniques : ainsi, a été mis en évidence l'imbroglio
de facteurs sociaux, économiques, scientifiques, etc. qui entrent en
ligne de compte dans la conception des innovations et qui permettent de comprendre
comment ces innovations se diffusent, de quelle manière leurs promoteurs
réussissent à intéresser les acteurs dont ils ont besoin
pour réaliser leur projet. Il s'agit ici de mettre en relation la forme
et le contenu des dispositifs avec le réseau des acteurs - financeurs,
industriels, distributeurs, chercheurs
- qui sera susceptible de les faire
exister. Ces études ont cependant pour limite de s'arrêter à
l'adoption par les utilisateurs finals de ces technologies : une fois l'ensemble
du réseau socio-technique consolidé par le travail de l'innovateur,
ces derniers n'ont pour ainsi dire pas d'autre choix que de venir prendre la
place qui leur est assignée. En d'autres termes, ces recherches ont tendance
à ne voir dans les utilisateurs finals que le prolongement non problématique
du travail des innovateurs. Le premier ensemble
de recherches s'est donc attaché à mettre en évidence les
déterminations sociales complexes à l'origine des choix technologiques,
en opposition à des analyses qui postuleraient une rationalité
technique ou économique strictement définies, alors que le second
ensemble a plutôt interrogé le déterminisme technique en
évaluant les marges de manoeuvre dont disposent les acteurs, une fois
que les technologies ont été consolidées. Ces deux courants
se complètent en partie, puisque le second prend comme point de départ
ce qui, pour le premier, constitue un point d'arrivée. Cependant, en
prenant appui sur un exemple un peu extrême, nous voudrions montrer que
la séparation qu'ils instaurent entre conception et utilisation ne permet
pas de trouver une solution simple à la gestion des nombreux conflits
que suscitent aujourd'hui les nouvelles technologies. Certains de ces
conflits montent en généralité et débouchent sur
des débats publics qui permettent aux différents protagonistes
d'exposer la manière dont ils se représentent les articulations
entre technologies et choix de société, pour dire vite : les récentes
discussions menées en France sur les organismes génétiquement
modifiés ou sur le sort à réserver aux déchets nucléaires
relèvent de ce genre. Mais il existe une multitude de conflits qui en
restent à un niveau plus modeste et peuvent simplement se solder par
l'échec du dispositif ou/et le mécontentement voire la rancur
des différents acteurs impliqués. Comment peut-on débloquer
de telles situations ? Quel rôle les ingénieurs sont-il susceptibles
de jouer dans ce processus ? Ces conflits se manifestent souvent d'abord sous
la forme d'accusations échangées entre les protagonistes, accusations
qui permettent de se rejeter mutuellement la responsabilité des problèmes.
Evidemment, les acteurs impliqués considèrent leurs propres accusations
comme une analyse objective de la situation alors qu'ils refusent celles des
autres au motif qu'elles sont injustifiées, voire injustes et même
choquantes. Les ingénieurs en charge du projet n'échappent généralement
pas à cette figure, et sont finalement happés par cette spirale
accusatrice qui empêche toute résolution du conflit. Dans cet article,
nous nous proposons, à partir de la description d'une histoire particulière,
d'analyser ces processus accusatoires - qui prennent ici une ampleur paroxystique
- de leur donner un sens et de montrer comment ils constituent à la fois
une description des problèmes posés et l'amorce d'une solution
à ces problèmes. L'histoire de Buena
Vista , un village du Nord du Costa Rica, commence avec un vaste programme de
coopération entre l'AFME (Agence Française pour la Maîtrise
de l'Energie) et les pays centro-américains, coordonné par l'OEA
(organisation inter-américaine de coopération et de développement):
des études générales sur les ressources énergétiques
sont menées, suivies d'études socio-économiques très
complètes sur des zones particulières destinées à
recevoir une expérimentation autour d'une technologie alternative. Lorsque
Buena Vista reçoit un gazogène qui doit fournir de l'électricité
à ses habitants, l'OEA et les intervenants costariciens savent tout au
sujet de ce village: le climat, la géographie, l'âge des habitants,
leur origine, leurs revenus etc. S'appuyant sur les résultats de cette
enquête, ils ont prévu l'organisation qui doit prendre en charge
la nouvelle installation: l'ADI (Association de développement intégral)
du village se charge d'établir les factures et de récolter les
paiements, elle paie l'opérateur, un villageois, qui doit faire fonctionner
la centrale; l'ICE (Institut Costaricien de l'Electricité) doit assurer
la maintenance lourde et effectuer les réparations; un système
complexe de tarification a été mis au point afin de permettre
à tous les habitants, dont les revenus sont très inégaux,
d'accéder à l'électricité. Malheureusement,
le gazogène tombe en panne au bout de 6 heures de fonctionnement. Le
constructeur met en cause l'humidité du bois qui elle-même serait
due à l'humidité du climat. On se décide rapidement à
construire un séchoir qui doit amener le bois au degré d'hygrométrie
prévue. Malgré la construction d'un premier séchoir, puis
d'un second, puis des missions de plusieurs experts, le gazogène se refuse
toujours à fonctionner correctement. Au bout de 14 mois, il a fonctionné
au total 200 heures, soit une moyenne de 20 mn par jour et encore faut-il préciser
qu'il ne s'agit là que du gazogène proprement dit et non de la
totalité de l'installation: la période de temps pendant laquelle
les villageois ont eu de la lumière est nettement plus courte. La machine
semble devenue folle au fil des mois qui s'écoulent; chaque jour, ce
sont de nouveaux dysfonctionnements qui apparaissent: face à cette prolifération
de symptômes, les experts, techniciens etc. qui se succèdent au
chevet du gazogène n'arrivent jamais à se mettre d'accord sur
les causes de cette étrange maladie. Au point que, trois ans après
l'installation, les ingénieurs de l'ICE ne savent plus comment interpréter
l'analyse de l'huile contenue dans le moteur: cette analyse révèle
en effet que l'huile serait composée à 70% de goudrons, ce qui
représenterait un pourcentage 100 fois plus élevé de ce
que l'on observe traditionnellement pour un moteur excessivement encrassé.
On en est à un tel niveau d'incertitude que les techniciens préfèrent
considérer que l'analyse est valable, bien qu'a priori totalement invraisemblable,
plutôt que de supposer qu'il y a eu une erreur de mesure. Nous nous trouvons dans une situation qui semble échapper à toute forme stabilisée de rationalisation, où des phénomènes étranges et inexplicables se succèdent les uns aux autres sans qu'il y ait moyen d'arrêter cette série de désordres. Face à cela, que vont faire les acteurs? Personne ne veut se résoudre facilement à incriminer la fatalité, d'autant que des efforts importants ont été consentis par les villageois et par les institutions costariciennes qui sont intervenues dans le projet: ils désirent trouver une solution aux problèmes et pour cela il leur faut d'abord en identifier les causes. Un expert français, venu 9 mois après la mise en place de l'installation, tente une première mise en ordre, ou mise en causes du gazogène: le constructeur, qui craignait que son gazogène ne soit copié, s'était refusé jusque là à fournir les plans de l'installation, et à expliquer son principe de fonctionnement; les opérateurs costariciens ne disposaient même pas d'un mode d'emploi détaillé de la machine. Aussi, cet expert rédige-t-il deux manuels, l'un de fonctionnement et l'autre d'entretien. A partir de ce manuel, l'OEA réalise un tableau synthétique des "causes, conséquences et corrections des principaux problèmes de fonctionnement". L'opérateur dispose donc d'un guide qui lui permet de diagnostiquer une panne et de la réparer.
En fait, si l'on se place dans la position de l'opérateur confronté à un dysfonctionnement quelconque, la lecture du tableau se fait de manière non linéaire: ce qu'il "voit", que ce soit le résultat de "mesures" directes - il n'arrive pas à démarrer le moteur par exemple - ou de "mesures instrumentalisées" - température du gaz trop élevée -, figure dans le tableau au titre de conséquences. De là il peut remonter au problème (qui est en fait la cause de la conséquence), qui est, en quelque sorte, ce que "voit" localement la machine: par exemple, le moteur peut s'arrêter parce que le gaz est de mauvaise qualité. Ensuite, on remonte à la cause, c'est-à-dire à ce qui crée la suite d'effets "repérés" par la machine puis par l'opérateur: le gaz peut être de mauvaise qualité parce que le bois est humide. Enfin, la correction consiste simplement à supprimer la cause. Si nous examinons la liste des causes présentes dans le tableau, nous constatons que chacune d'entre elles renvoit directement à une consigne d'entretien: le manuel d'entretien se présente comme une description des rapports normaux et nécessaires entre la machine et l'opérateur, toute violation de ce contrat de la part de l'opérateur entraînant une sanction sous la forme d'un dysfonctionnement; les pannes apparaissent comme la conséquence d'une faute de l'opérateur, qui fait figure d'accusé. Les représentants de l'OEA ne s'y sont pas trompés, puisqu'ils ont ajouté au tableau une dernière ligne, un peu étrange à première vue par rapport au contenu des lignes précédentes: on peut lire dans la case problème "opérateurs insuffisamment ou mal formés" est due à la cause "formation mal conçue" qui a pour conséquences "de mauvaises procédures d'opération, une incapacité à analyser et à réparer les pannes, et de mauvaises procédures d'entretien (fréquence, nature)". Cette dernière série se présente comme une tentative de la part de l'OEA pour dévier l'impact final de l'accusation, de l'opérateur aux techniciens français qui étaient censés assurer sa formation. Sur ce premier exemple, nous voyons donc comment, parce que les acteurs se trouvent dans une situation qu'ils n'arrivent pas à maîtriser, ils sont conduits à rechercher les causes des phénomènes qu'ils observent: la mise en cause ou "accusation" (cause et accusation ont la même origine étymologique) qu'ils font dans un premier temps du climat, puis de l'opérateur et ensuite des formateurs s'interprète directement comme cette tentative de rationalisation. Nous remarquons aussi comment dans cette opération, la technique se trouve "excusée", c'est-à-dire mise "hors de cause", par le fait que toutes les pannes, sans exception, sont liées à l'absence de respect d'une consigne de fonctionnement ou d'entretien (ce qui est assez exceptionnel: que l'on songe par exemple aux pannes automobiles, l'automobiliste est rarement accusé par son garagiste si son démarreur tombe en panne ). Le face à
face de l'ICE et du village: l'accusation comme interprétation Cette première
rationalisation ne réussit pas à être opérationnelle:
la formation des opérateurs est largement complétée mais
la machine persiste toujours dans ses dysfonctionnements. Il faut donc trouver
d'autres raisons à cet état absurde. Deux systèmes d'interprétation
se mettent en place, l'un au Costa Rica qui continue le travail entrepris par
la machine elle-même, en désignant des coupables externes, et l'autre
en France, qui va venir annuler l'"excuse" de la machine. Dans un
cas, nous nous dirigeons vers des acteurs humains, dans l'autre nous plongeons
dans la technique; mais si l'angle d'attaque varie, la visée est la même:
il s'agit toujours de relier de manière continue des faits humains ou
"sociaux" à des faits "techniques" de sorte à
reprendre le contrôle sur cette machine infernale. Le face-à-face
experts/ constructeurs: l'accusation comme épreuve Cette
controverse oppose principalement deux "acteurs": le constructeur
du gasogène et un groupe d'experts qui appartient à un organisme
de recherche, le CEEMAT.
Les intermédiaires:
de l'accusation à la négociation Il reste encore une autre issue pour ce type de controverse illustrée par la position de l'OEA: celle-ci ne tranche pas entre les différentes versions qui lui sont proposées; au carrefour entre les différents acteurs, puisque c'est elle qui traite avec la coopération française, le village et l'ICE, elle semble reconnaître aux différents argumentaires un fondement véridique. Plus précisément, elle utilise les différentes accusations comme monnaie d'échange dans le processus de négociation qu'elle tente de mettre en place: "Ok, dit-elle aux villageois, vous vous plaignez à juste titre de l'insaisissabilité de l'ICE: je négocie pour vous l'accès direct au téléphone du directeur de l'ICE, mais en échange, vous devez vous organiser pour que le stock de bois soit correctement alimenté". Il ne s'agit plus comme précédemment de clore la controverse par l'épreuve, mais par l'échange, à chaque fois négocié, entre les accusations, de sorte à vider progressivement le sac conflictuel. Encore faut-il pour cela que tous acceptent de négocier, y compris la machine; car, pour l'OEA, elle figure au même titre que les autres au banc des accusés-accusateurs. Les accusations réciproques apparaissent dans ce dispositif comme les bases sur lesquelles peut se construire un nouvel arrangement des acteurs et des objets sous la forme d'un compromis qui sera acceptable par tous. L'interprétation de l'échec devient alors l'explicitation des moyens nécessaires pour inverser son signe, le transformer en réussite: en ce sens, la situation serait beaucoup plus dramatique s'il n'y avait pas ce croisement incessant des accusations, mais un état d'indifférence généralisée. Cette histoire,
à la fois ordinaire et exemplaire, nous montre que l'accusation, comme
mise en causes, est au coeur même du processus technologique. Comment
l'ingénieur pris dans de telles accusations peut-il y trouver matière
à résoudre les conflits et à faire avancer son projet ?
Comme nous l'avons suggéré, il doit prendre ces accusations au
sérieux, au sens de formes d'interprétation de l'expérience
vécue par les acteurs. Ce qui, instantanément, leur redonne une
forme de légitimité. Les prendre au sérieux revient à
accepter d'en faire la base de négociations entre les partenaires. Ces
négociations ont pour objet de déplacer progressivement des débats,
d'autoriser leur traduction d'un registre à un autre - du politique à
l'économique et au technique, en passant par le juridique etc. - et de
permettre leur apaisement progressif. |