- Jacques Ellul -
Vie et oeuvre Dire
que Jacques Ellul n'est pas connu en France, en dehors de quelques cercles
intellectuels, est un euphémisme. Pourtant, son oeuvre constitue une
somme d'une cinquantaine d'ouvrages, dont la réflexion d'ensemble s'étale
sur un demi-siècle. L'homme fut à la fois philosophe, théologien
(membre du Conseil national de l'Église réformée de France),
historien du droit, sociologue... Peu de penseurs de ce siècle ont
eu une vision aussi globale et aussi cosmique, acquise grâce à
une extraordinaire connaissance de la littérature mondiale, mise en
perspective dans l'ensemble de son oeuvre. Jacques Ellul, qui a disparu en
mai 1994, a exercé et continue d'exercer une influence considérable
à l'étranger, notamment au Japon et aux États-Unis, où
son oeuvre a suscité la création de fonds universitaires, en
particulier à Los Angeles et Berkeley. Jacques
Ellul, c'est pour moi un honneur et une grande joie que d'être invité
par Daniel Cérézuelle à participer à cet hommage.
Monsieur Ellul, j'aimerais plutôt dire Maître Jacques, j'ai été
touché par votre comparaison du maître avec le boeuf qui, en
tirant la charrue ouvre un sillon. Je me suis efforcé de vous suivre
dans un esprit de filiation, avec tous les faux pas que cela implique. Veuillez
accepter la moisson et reconnaître les fleurs dans ce que vous pourriez
regarder comme de mauvaises herbes. Ainsi puis-je exprimer ma gratitude envers
un maître à qui je dois une orientation qui a infléchi
de façon décisive mon chemin depuis quarante ans. Ma dette à
son égard est indiscutable, et j'ai pu le vérifier tout récemment. La technique est entrée dans mon existence en 1965 à Santa Barbara, le jour où, chez Robert Hutchins, John Wilkinson m'a donné un exemplaire de Technological Society qu'il venait de traduire sur la recommandation pressante d'Aldous Huxley. Depuis lors, les questions soulevées par votre concept de la technique ont constamment réorienté l'examen de mon rapport aux objets et aux êtres. J'ai adopté cette notion ellulienne parce qu'elle éclaire une mutation de l'esprit: c'est une notion qui permet de cerner, entre l'éducation, les transports, les activités médicales et scientifiques modernes, le seuil auquel ces entreprises absorbent, conceptuellement et physiologiquement, le client dans l'outil; le seuil auquel les produits de consommation se muent en produits qui, eux-mêmes, consomment; le seuil auquel le milieu technique transforme en chiffres ceux qui y baignent; le seuil auquel la technique se transforme manifestement en Moloch. Pendant dix bonnes années après ma rencontre avec vous, Monsieur Ellul, j'ai concentré mon étude principalement sur ce que la technique opérait: ce qu'elle faisait à l'environnement, aux structures sociales, aux cultures et aux religions. J'ai étudié le caractère symbolique ou, si vous préférez, perversement sacramentel des institutions pourvoyeuses d'éducation, de transport, de logement, de soins de santé ou d'emploi. Je ne le regrette pas. Les conséquences sociales de la domination par le moyen de la technique, qui rend les institutions contre-productives, doivent être comprises pour en mesurer les effets sur l'hexis (l'état) et la praxis qui définissent l'expérience de la modernité. Il faut regarder leur horreur, en dépit de la certitude qu'elle dépasse nos sens. Lire L'ETHIQUE TECHNICIENNE CONTRE L'ETHIQUE DE NON PUISSANCE de Jacque ELLUL. |