- Jacques Ellul -

Jacques Elllul était professeur de philosophie à l'Université de Bordeaux. Il est l'auteur d'une quarantaine de livres et de centaines d'articles. Dans son ouvrage le plus important, le système technicien, il a démontré que la technique constitue un système. Voilà pourquoi, aux États-Unis notamment, où il est mieux connu que dans son propre pays, la France, Ellul est au centre du débat et de la réflexion sur la technique.

Vie et oeuvre

Dire que Jacques Ellul n'est pas connu en France, en dehors de quelques cercles intellectuels, est un euphémisme. Pourtant, son oeuvre constitue une somme d'une cinquantaine d'ouvrages, dont la réflexion d'ensemble s'étale sur un demi-siècle. L'homme fut à la fois philosophe, théologien (membre du Conseil national de l'Église réformée de France), historien du droit, sociologue... Peu de penseurs de ce siècle ont eu une vision aussi globale et aussi cosmique, acquise grâce à une extraordinaire connaissance de la littérature mondiale, mise en perspective dans l'ensemble de son oeuvre. Jacques Ellul, qui a disparu en mai 1994, a exercé et continue d'exercer une influence considérable à l'étranger, notamment au Japon et aux États-Unis, où son oeuvre a suscité la création de fonds universitaires, en particulier à Los Angeles et Berkeley.
Marginal, anticonformiste, inclassable, Ellul a toujours été à contre-courant des modes, refusant toute récupération. Ce grand penseur du XXe siècle était un précurseur et un visionnaire. Postcommunisme, tiers-mondisme, nouvelle philosophie, situationnisme, écologisme... autant de systèmes abordés dans ses oeuvres avant même qu'ils ne se soient développés en mouvements de pensée.
Pierre Moulié
Directeur de la Direction commerciale de Gaz de France, étudiant de Jacques Ellul de 1960 à 1965, à l'Institut d'études politiques et à la faculté de droit de Bordeaux.
Hommage d'Ivan Illich

Jacques Ellul, c'est pour moi un honneur et une grande joie que d'être invité par Daniel Cérézuelle à participer à cet hommage. Monsieur Ellul, j'aimerais plutôt dire Maître Jacques, j'ai été touché par votre comparaison du maître avec le boeuf qui, en tirant la charrue ouvre un sillon. Je me suis efforcé de vous suivre dans un esprit de filiation, avec tous les faux pas que cela implique. Veuillez accepter la moisson et reconnaître les fleurs dans ce que vous pourriez regarder comme de mauvaises herbes. Ainsi puis-je exprimer ma gratitude envers un maître à qui je dois une orientation qui a infléchi de façon décisive mon chemin depuis quarante ans. Ma dette à son égard est indiscutable, et j'ai pu le vérifier tout récemment.
[...]

La technique est entrée dans mon existence en 1965 à Santa Barbara, le jour où, chez Robert Hutchins, John Wilkinson m'a donné un exemplaire de Technological Society qu'il venait de traduire sur la recommandation pressante d'Aldous Huxley. Depuis lors, les questions soulevées par votre concept de la technique ont constamment réorienté l'examen de mon rapport aux objets et aux êtres. J'ai adopté cette notion ellulienne parce qu'elle éclaire une mutation de l'esprit: c'est une notion qui permet de cerner, entre l'éducation, les transports, les activités médicales et scientifiques modernes, le seuil auquel ces entreprises absorbent, conceptuellement et physiologiquement, le client dans l'outil; le seuil auquel les produits de consommation se muent en produits qui, eux-mêmes, consomment; le seuil auquel le milieu technique transforme en chiffres ceux qui y baignent; le seuil auquel la technique se transforme manifestement en Moloch. Pendant dix bonnes années après ma rencontre avec vous, Monsieur Ellul, j'ai concentré mon étude principalement sur ce que la technique opérait: ce qu'elle faisait à l'environnement, aux structures sociales, aux cultures et aux religions. J'ai étudié le caractère symbolique ou, si vous préférez, perversement sacramentel des institutions pourvoyeuses d'éducation, de transport, de logement, de soins de santé ou d'emploi. Je ne le regrette pas. Les conséquences sociales de la domination par le moyen de la technique, qui rend les institutions contre-productives, doivent être comprises pour en mesurer les effets sur l'hexis (l'état) et la praxis qui définissent l'expérience de la modernité. Il faut regarder leur horreur, en dépit de la certitude qu'elle dépasse nos sens.

Lire L'ETHIQUE TECHNICIENNE CONTRE L'ETHIQUE DE NON PUISSANCE de Jacque ELLUL.