LA REPRESENTATION DES ENJEUX ETHIQUES DES TECHNIQUES
PAR LES INGENIEURS

 

Christelle Didier travaille au sein du Département d'éthique de l'Université de Lille ; elle a collaboré aux deux ouvrages publiés par le CREI : Ethique industrielle, textes pour un débat (Bruxelles, De Boeck université, 1998) et Technology and Ethics, A European Quest for Responsible Engineering, (Leuven, à paraître). Elle prépare une thèse de doctorat sur la représentation par les ingénieurs des enjeux éthiques des techniques.
Que les techniciens et les ingénieurs doivent ou non obéir à une éthique propre à leurs métiers est une interrogation récente qui mérite réflexion mais en même temps il faut se demander comment ils se représentent un tel enjeu ; tel est le propos de Christel Didier dans cette intervention.
Historiquement les premières réflexions menées par les intéressés aux États Unis relèvent essentiellement de la déontologie pratique ; elles se manifestent à travers un certain nombre de Codes où il est question de compétence, de loyauté envers les clients et les patrons, de responsabilité vis à vis du personnel, etc. Ce point de vue se prolonge en Europe jusqu'à une période récente où la préoccupation des ingénieurs est d'être reconnus comme membre d'une "profession" au sens noble, à l'égal des médecins ou des juristes.
C'est seulement dans les années 1970 qu'une notion comme la "protection raisonnée de l'environnement" est formulée timidement dans certains Codes. En s'appuyant sur les écrits d'auteurs, souvent américains, Christelle Didier relève six questions qui, pour certains, expliquent la séparation entre les ordres éthique et technique :
les ingénieurs
- ne constituent pas une profession,
- ne visent pas un idéal intrinsèque à leur pratique,
- exercent des métiers techniques, donc neutres du point de vue des valeurs,
- n'ont pas à se poser des questions éthiques,
- sont des subalternes sans autonomie professionnelle,
- ne maîtrisent pas les tenants et les aboutissants des projets complexes auxquels ils prennent part.
Or il apparaît de plus en plus que le champ éthique couvert par les métiers de l'ingénieur est large et sensible ; les problèmes d'environnement et de pollution sont les mieux perçus mais il en existe d'autres qui tiennent à la mise en question par beaucoup du progrès technique en tant que tel.
Si la confusion règne, c'est en raison de débats plus ou moins clairement exprimés concernant les représentations sociale dans la réflexion éthique ; d'où la recherche menée actuellement par Christelle Didier dont elle esquisse les grandes lignes. Il s'agit de débusquer les rhétoriques professionnelles ; de mettre en lumière les croyances partagées au delà du milieu des ingénieurs quand elles influent sur les enjeux éthiques ; d'analyser la pratique des ingénieurs d'un point de vue ethnographique ; de discerner leurs motivations et leurs idéaux.
Cette démarche implique l'histoire de la profession et le contenu de la formation ; elle s'accompagne d'une enquête directe auprès des intéressés concernant les représentations qu'ils se font d'eux-mêmes.

Avis de Jean-Marie Lhôte
La présentation de Christelle Didier a le mérite de la clarté ; elle offre un cadre à une réflexion concrète qui en manque souvent. La discussion a donc prolongé les thèmes amorcés.
Le fait que le métier d'ingénieur ne soit pas perçu comme une profession exprime un déficit d'identité. Pourquoi celle-ci est-elle si difficile à fonder sur des valeurs ? Sans doute parce que cette identité est au départ purement formelle : admission dans l'univers fermé des classes préparatoires, appartenance à telle ou telle école, à une promotion et non à une autre. Ce sont des structures externes qui marquent l'appartenance et non un esprit (ou alors celui-ci est un esprit de corps et non d'âme). C'est le revers de médaille du système des Grandes écoles françaises ; il faudrait voir si l'absence d'identité est aussi manifeste à l'étranger. Dans tous les domaines, les "valeurs " sont défendues par des personnalités charismatiques qui entraînent les autres ; dans la religion se sont les saints, en philosophie ce sont les sages, et ainsi de suite ; ces personnalités sont le plus souvent des "héros qui disent non", selon l'expression de Christelle Didier. L'ingénieur est-il un homme qui dit toujours "oui" ? Il le semble bien quand on lui a appris à trouver des solutions pour tout. Il existe certainement des exemples d'ingénieurs qui ont dit "non" mais ils sont marginalisés et passent davantage pour des atypiques que pour des modèles.
Dans la réflexion concernant la neutralité de la technique, une comparaison a été amorcée avec l'art. Il est vrai que l'ingénieur est un artiste à sa façon et en tout cas un artisan. En soi le grand art est neutre, en ce sens qu'il ne vise pas une transformation du monde : nous connaissons les méfaits et les méprises de l'art "engagé". Mais si l'exigence de l'art est d'être détachée du quotidien, c'est qu'il vise plus haut en affrontant la condition humaine elle-même et surtout en étant le fait d'individualités. La technique est bien une composante de la condition humaine et en ce sens elle possède une dimension éthique ; la difficulté est que, contrairement à l'art, elle trouve sa puissance dans le registre collectif, celui des ingénieurs en tant que corps social. La grandeur de l'artiste est justement d'être seul, qu'il soit Rimbaud ou Einstein - chacun se moquant du monde à sa manière. Comment l'ingénieur pourrait-il se moquer d'un monde qui et le sien ?
La comparaison entre l'ingénieur et le médecin est sans doute plus éclairante car, en partant de deux univers opposés, la complexité contemporaine les rapproche. D'un côté le médecin d'hier cherchait dans l'éthique séculaire de sa profession les réponses susceptibles de fonder sa pratique individuelle ; de l'autre, l'ingénieur d'aujourd'hui est pris dans un réseau de technologies et d'organisation collectives quand des préoccupations éthiques se révèlent à lui depuis quelques années seulement. Or le médecin se trouve désormais de plus en plus inséré dans un réseau semblable à celui qui conditionne le travail des ingénieurs par la complexité des techniques et des systèmes de sécurités sociales mis en œuvre, tandis que l'ingénieur, artisan de ces complexités mêmes, cherche à s'en dégager. Pour les deux, trouver une issue est une question de vie ou de mort : finitude de la vie humaine, finitude de la planète.
Pour ne pas répondre aux questions trop difficiles, l'ingénieur utilise la stratégie du contournement (et de la répartition) : éviter de voir le problème ou le partager - pour se rassurer. Le médecin aura de plus en plus tendance à faire de même en renvoyant ses dilemmes aux organismes et commissions ad hoc comme l'ingénieur affronté à des cas de conscience trop lourd ne trouve d'autre solution pour surmonter l'angoisse que de les partager dans des groupes de réflexion.
Le travail entrepris par Christelle Didier qui vise à mieux comprendre la situation à partir des représentations que les ingénieurs se font d'eux-mêmes et développer ainsi la prise de conscience des questions éthiques - en train de naître dans la douleur des illusions techniques évanouies - est une démarche qui s'ajoutera utilement aux autres ; mais comment les Ecoles préoccupées de ces questions peuvent-elles en irriguer leurs enseignements ; enseignements dont la finalité est l'efficacité, l'expertise, les prises de décisions sans états d'âme, etc. … à l'inverse des préoccupations éthiques.
Puisqu'il fut question des relations entre l'ingénieur et l'artiste, cette référence aux écoles fait penser au problème qui se pose pour la peinture et la sculpture quand on se demande : " Comment enseigner les Beaux-Arts ?" Enseigner la beauté est aussi difficile qu'enseigner l'éthique. La question est inépuisable puisqu'une "école" tend à unifier, en technique et inspiration, les expressions de chacun, alors que l'artiste au contraire doit trahir cet enseignement pour devenir lui-même. Les ingénieurs doivent-ils trahir l'enseignement reçu dans leurs écoles pour répondre aux exigences de l'éthique ? Il reste aussi que l'activité de l'ingénieur est une activité collective. Comment alors rester soi-même ? C'est une question posée à tous les corps sociaux, à commencer par les ordre religieux.


Rédaction : Lhôte Jean-Marie

SÉMINAIRE Éthique et complexité sociotechnique.
Centre d'Ethique Technologique de l'Université Catholique de Lille le 15 février 2001