L'INNOVATION
COMME LIEU D'ARTICULATION DU TECHNIQUE ET DU SOCIAL

 

Dominique Vinck est Professeur à l'Université Pierre Mendès-France (Sciences sociales) et à l'Institut National Polytechnique de Grenoble. Membre du laboratoire CRISTO (Centre de Recherche en Innovation Socio-Technique et Organisationnelle) associé au CNRS. Membre de la Commission de Normalisation AFNOR " Qualité en Recherche ", il a publié notamment : Gestion de la recherche (Bruxelles, De Boeck, 1991), Du laboratoire aux réseaux (CCE, Luxembourg, 1992), Sociologie des sciences (Paris, Armand Colin, 1995) et Ingénieurs au quotidien. Ethnographie de l'activité de conception et d'innovation (PUG, Grenoble, 1999).
Cette présentation montre que Dominique Vinck se veut un observateur de la pratique des métiers techniques ; le mot "Ethnographie" est central dans son travail. Il insiste sur le fait que des bibliothèques entières existent sur telle tribu d'Océanie ou d'Amérique du sud et rien de tel pour la peuplade des ingénieurs. Nous connaissons tout des indiens Navajo de leur modes de vie, de leurs culture, de leurs expressions artistiques et de leurs croyances mais que savons nous des techniciens et des ingénieurs ? Quelques travaux ont été réalisés sur la vie des ateliers, de très rares sur les laboratoires et pratiquement aucun sur les bureaux d'étude ; or ces derniers constituent une articulation essentielle entre l'innovation et le produit technique. Les bureaux d'études sont par excellence des lieux de relation entre la technique et le social
L'exposé déplore la coupure entre ce qui relève de la technique et ce qui relève du social. Les deux aspects apparaissent inconciliables car il existe une sorte d'exclusion entre les points de vue ; la réflexion renvoie à l'un ou à l'autre mais ne réussit pas à prendre en compte leur relation parce que, la plupart du temps, l'observateur cherche à faire entrer ce qu'il voit dans des catégories préétablies alors qu'il convient de rechercher l'inverse.

La méthode mise en pratique par Dominique Vinck dans les recherches qu'il dirige consiste à prendre un objet comme point de départ ; un objet au sens strict du terme, c'est à dire un élément de machine ou un mécanisme relativement simple. À partir de cet objet tout un univers se dévoile par cercles concentriques pour peu qu'on y prête attention : il ne se suffit pas à lui-même ; il oblige à se demander qui en a fait la commande, à quel besoin il doit répondre, qui en fera usage, comment il prendra place dans les réseaux techniques, sociaux, économiques, etc. Saisir ce qui se passe dans le mélange de ces composantes et comment elles peuvent réagir les unes sur les autres, tel est le programme. L'exemple d'une simple prise électrique illustre le propos et à partir de cet objet tout un monde se met à vivre avec la production de l'énergie, les transformations, les lignes de transport, les règles de sécurité, les compétences nécessaires… ce monde est celui de la géographie physique et humaine où la complexité des relations se manifeste à chaque instant. Ces réflexions se propagent de proche en proche, entre voisins, que le voisinage soit le fait de techniques ou d'hommes. À chaque fois les libertés et les contraintes forment des couples dont il convient de maîtriser les antagonismes.
Dominique de Vinck n'apporte pas de solutions ; il expose une situation de fait ; il met en scène des processus et son constat est d'autant plus éclairant qu'il se fonde sur des observations fines de la réalité. En même temps il ne veut ni ne peut éviter d'aborder la question éthique… dans un séminaire qui lui est consacré ! Osons dire qu'il en parle par devoir, en soulignant combien il y croit peu. Ce sentiment s'exprime avec une conviction qui impressionne quand il se demande comment une formation éthique dans les écoles d'ingénieurs est possible. À ses yeux ce souci relève d'un effet d'annonce rassurant, d'une sorte de décor élégant destiné à impressionner les visiteurs et finalement d'une bonne conscience cultivée sans vergogne. Ceci dit pour aller vite mais en caricaturant à peine.

Avis de Jean-Marie Lhôte
Avant d'évoquer cette question essentielle, qu'il soit permis de ne pas partager entièrement le point de vue concernant l'ignorance de l'univers des ingénieurs. En tant qu'être social typé nous le connaissons tout de même assez bien, au moins en France, dans son appartenance aux clans des écoles et ses aspirations aux performances techniques. Nous savons comment il naît, comment il se forme, comment il se reproduit, comment il élève ses enfants, etc. Nous ignorons davantage sans doute son comportement professionnel au laboratoire, au bureau d'études, à l'atelier mais il a été souligné au cours de la discussion combien les décisions importantes pouvaient très souvent être prises sur un coin de table et comment, y compris dans les plus hautes instances, l'influences des lobbies pouvait l'emporter sur la rationalité et même le bon sens. Savoir ce que l'ingénieur mange à son petit déjeuner et s'il joue davantage au tennis qu'au foot-ball, éclairerait sans doute certains comportements mais ne toucherait pas le fond du problème des prises de décisions.
La connaissance des phénomènes de voisinage à l'intérieur de l'entreprise, pour comprendre comment l'innovation se produit à l'articulation de la technique et du social, est évidemment nécessaire pour améliorer les performances et la créativité mais la sociologie et ses analyses fines sont-elles appropriées pour aborder l'éthique ?
L'observation limitée aux faits visant à l'efficacité est peut-être ce qui rend Dominique de Vinck si sceptique vis à vis de l'éthique. À l'intérieur, la morale individuelle semble en effet suffisante quand chacun doit conjuguer l'efficacité et le respect des autres. Cependant si l'éthique est bien un moment entre l'esprit du droit et sa réalisation institutionnelle, comme l'exprime l'analyse hégélienne, l'éthique est présente dans l'entreprise comme à l'extérieur. À l'intérieur de l'entreprise une articulation doit être trouvée entre le technique et le social en se référant au Droit du travail ; à l'extérieur l'articulation se cherche entre les puissances de l'économie et la société dans son ensemble en fonction d'un Droit encore en gestation.
Alors, dans quelle mesure est-il possible d'inclure cette préoccupation éthique dans les programmes des écoles d'ingénieurs dont la vocation est l'innovation et l'efficacité technique ?
Si on considère l'éthique comme un ensemble de règles ou d'erreurs à éviter, ce n'est effectivement pas possible, pour la simple raison que de telles règles, analogues aux règles des jeux, n'ont pas de dimensions morales. Il n'y a aucune morale dans les règles du jeu d'échecs ; elles ne servent qu'à permettre à l'activité de se dérouler selon ses lois. Il n'existe pas de hiérarchies de valeur en ce domaine : " Entre le grand opéra et les baraques des Champs-Élysées, il n'y a pas de différence morale. ", disait George Sand. En revanche il peut y en avoir quand on passe du jeu à ce qu'il faut bien nommer le "sacré", quand l'opéra (ou n'importe quelle œuvre d'art, ou n'importe quelle œuvre de création économique ou industrielle) prend en compte l'aspiration d'un public pour exalter des valeurs qui apparaissent vitales à un moment donné - avec toutes les dérives idéologiques afférentes.
La morale, comme la beauté ou la vertu ne sont pas des valeurs, elles peuvent seulement en servir d'indicateurs dans chacun des domaines ; elles sont des réalités qui s'imposent à l'expérience individuelle à travers des rencontres, qui se révèlent à la conscience collective par quelques éclairs très brefs au cours de l'histoire. Assez pour que des nostalgies se propagent au fil des siècles. Sous prétexte qu' " une école des Beaux-Arts est aussi stupide qu'un cours supérieur de vertu ", selon le mot de Jacques Maritain, faut-il priver les étudiants de l'opportunité de telles rencontres ? En fait l'aspiration à l'éthique irrigue notre univers où s'épuise le jeu de la technique pour la technique. Que les responsables des écoles aient tendance à se donner bonne conscience en sautant dans le train en marche, c'est une chose ; qu'ils se rassurent ainsi à bon compte dans notre époque barbare, c'est leur affaire ; ces travers ne sont pas l'essentiel qui reste une aspiration parfois confuse mais vitale.
Comment les étudiants retraduiront-ils cette aspiration à l'éthique aussi bien à l'intérieur de l'entreprise que dans les règles du jeu entre entreprise ? Nous l'ignorons, comme nous ignorons comment se révèlent les grands artistes et les génies des sciences, mais un effet se produira nécessairement à plus ou moins long terme.

Rédaction : Lhôte Jean-Marie

SÉMINAIRE Éthique et complexité sociotechnique.
Centre d'Ethique Technologique de l'Université Catholique de Lille le 15 mars 2001