POURQUOI DOIT-ON PARLER DE COMPLEXITÉ
SI L'ON S'INTÉRESSE À L'ÉTHIQUE DE L'INGÉNIEUR ?

 

Bertrand Hériard Dubreuil est responsable de l'équipe du CET et de la formation humaine à l'Institut Catholique d'Arts et Métiers de Lille. Il est l'auteur de Imaginaire technique et éthique sociale (Bruxelles, De Boeck Université, 1997) et a collaboré aux deux ouvrages publiés par le CREI : Ethique industrielle, textes pour un débat (Bruxelles, De Boeck université, 1998 et Technology and Ethics, A European Quest for Responsible Engineering, (Leuven, à paraître).
Dans cette introduction générale au séminaire Éthique et complexité sociotechnique, Bertrand Hériard Dubreuil pose ainsi la question : " "Complexité et Ethique" sont des mots à la mode aujourd'hui, y compris dans le monde des ingénieurs. Le premier terme est en train de migrer du champ des sciences dures vers celui de la philosophie en passant par les sciences sociales. Le deuxième est en train de faire le parcours inverse. Il nous faut comprendre ces deux parcours et leur signification pour voir comment ces deux mots peuvent éclairer le champ de la décision technique et pourquoi une équipe du Centre d'éthique contemporaine a pu les choisir pour définir un nouvel axe de recherche. "
Trois questions sont posées successivement : Qu'est-ce que l'éthique de l'ingénieur ? Pourquoi parler de complexité quand on cherche à fonder une éthique de la technique ? Le concept de complexité peut-il nous aider à fonder une éthique de la technique ?

L'éthique de l'ingénieur
Cette expression traduit, mal, l'anglais Engineering Ethics car elle met en avant un acteur qui n'est qu'un maillon dans une chaîne de décision, mais traduire par "éthique industrielle" n'est pas juste non plus car les questions posées débordent le cadre de l'industrie. Un retour sur l'apparition du terme et l'évolution de cette discipline aux USA peut aider. Carl Mitcham, philosophe américain des techniques, reconstitue l'histoire en quatre étapes : 1) Souci des premières associations d'ingénieurs face au savoir à transmettre et aux attentes concernant le comportement professionnel. 2) Formalisation des premiers codes qui insistent sur la loyauté envers les employeurs. 3) Attention portée à la sécurité, la santé et le bien commun à promouvoir. 4) Prise de conscience d'une responsabilité quand l'enseignement de cette discipline devient obligatoire aux USA.
En Europe, un réseau international s'est donné pour mission de rédiger des ouvrages destinés à présenter aux élèves ingénieurs les enjeux éthiques perçus par des spécialistes de diverses disciplines avec pour ambition de " trouver des principes qui aident les décideurs techniques à réaliser qu'il ne peuvent indéfiniment pousser les limites du progrès technique sans mettre en danger les équilibres écologiques et humains qui assurent la stabilité de notre planète. "

Complexité et éthique
Là encore une démarche historique aide à comprendre ce dont il s'agit. Le concept de complexité est apparu lors de l'échec de la première cybernétique pour penser le vivant [en espérant tout maîtriser par la connaissance]. Des limites sont apparues aussi bien dans l'incapacité logique à penser une totalité et l'incapacité épistémologique de séparer le sujet de l'objet ; d'où le nouveau concept de complexité qui se présente comme une nécessité culturelle (aspiration à saisir les ensembles) et comme une étape nécessaire (la technique est-elle devenue complexe ?)
Une difficulté vient du fait que la notion de complexité déborde désormais la technique pour concerner les sciences sociales - et la philosophie ; c'est justice dans la mesure ou les techniques sont fondamentalement liées à l'homme. La difficulté est que le concept de complexité pose plus de questions qu'il n'en résout mais en même temps il fait entrer en relation éthique et technique et le séminaire cherchera à mettre en lumière ces résonances.

Ethique de la technique
Techniciens et ingénieurs se posent des questions éthiques qui échappaient totalement à leurs aînés tandis que l'éthique est une discipline qui s'impose pour découvrir le sens de l'aventure humaine. Les différents chercheurs qui viendront faire partager leurs interrogations au cours de ce séminaire aborderont des questions de méthodes, le problème de la décision et la situation de l'acteur technique dans la complexité ; l'ambition du CREI est naturellement celle de ses membres qui possèdent tous des responsabilités de formation au sein de leurs Facultés ou de leurs Écoles : " participer à l'éducation des décideurs techniques de demain, dont les ingénieurs sont le symbole - même si la signification du titre d'ingénieur est en pleine mutation. "

Avis de Jean-Marie Lhôte
Le programme proposé a le mérite d'être ambitieux. En effet, si vous annoncez à un interlocuteur non informé que vous vous intéressez à l'éthique de l'ingénieur, ou à l'éthique industrielle, votre vis-à-vis ouvre des yeux ronds, stupéfait, en refusant de vous prendre au sérieux. La civilisation technique étant fondée sur le profit maximum et un combat sans merci entre les entreprises, comment ces tristes mercenaires que sont les ingénieurs pourraient-ils se préoccuper d'éthique ? Ou alors c'est une aimable illusion entretenue pour leur éviter de sombrer dans le désespoir ? Voilà le sentiment qu'il convient de dépasser pour entrer dans une réflexion qui ressemble au départ à la conquête perdue d'avance d'une rêverie, aussi sympathique et inopérante que ne le furent en leur temps l'espoir de bonheur mis dans le progrès des machines au XIXe siècle, la philosophie des Lumières au XVIIIe, les utopies de la Renaissance et ainsi de suite à chaque période de l'histoire humaine. Mais la question n'est pas celle du but à atteindre qui est, cela est souligné d'entrée, inaccessible ; elle est de reposer une fois de plus, avec les connaissances et les limites d'aujourd'hui, les questions qui hantent l'esprit humain depuis les Grecs - sans présomption et sans lassitude - parce qu'il s'agit tout bonnement de mettre un pas devant l'autre plutôt que voir l'esprit se figer comme un bloc de glace.

Rédaction : Lhôte Jean-Marie

SÉMINAIRE Éthique et complexité sociotechnique.
Centre d'Ethique Technologique de l'Université Catholique de Lille le 6 avril 2000