QUELS FONDEMENTS LA MODERNITÉ A-T-ELLE PROPOSÉ
POUR UNE ETHIQUE DE LA TECHNIQUE ?

 

Professeur de philosophie, Etienne Ganty a publié, entre autres, Penser la modernité : essai sur Martin Heidegger, Jürgen Habermas et Eric Weil (Namur, Presses universitaires, 1997). Cette réflexion aide à penser une éthique de la technique moderne.
Partant de la prise de conscience d'une responsabilité qui s'est renforcée dans le contexte de la "crise écologique", Etienne Ganty présente les orientations de deux philosophes Hans Jonas et Karl-Otto Apel. Le premier avec son Principe de responsabilité parle d'une "instance", en incluant les générations futures dans le cadre de la justice à promouvoir et le second, qui dialogue avec lui et le critique, fait de la "discussion" une composante de la problématique. Réfléchissant à l'éthique, tous deux pensent que la transformation en cours concerne à la fois le rapport à la nature, la portée dans l'avenir et la dimension collective ; tous deux considèrent l'échelle mondiale du phénomène. Cette convergence dans l'ambition les conduit néanmoins à des orientations divergentes : " pour Jonas, la responsabilité à l'égard des générations futures requiert un retour à la métaphysique, tandis que pour Apel l'éthique du discours fait appel à une fondation transcendentale-pragmatique. " Dans son exposé, Etienne Ganty montre comment la comparaison des deux points de vue peut aider à situer les fondements cherchés.
Jonas observe que nos pouvoirs techniques interfèrent sur la nature à grande échelle (biosphère) et en nous (identité de l'espèce) ; à partir de là il décrit les quatre effets constitutifs de la technique moderne : 1) Ambivalence ; 2) Inertie dynamique qui suscite un besoin (social) durable avec des effets cumulatifs et irréversibles ; 3) Extension sans précédent de la puissance d'action humaine ; 4) " Capacité à compromettre la survie de l'espèce, à détériorer arbitrairement son intégrité génétique, voire à annihiler les conditions d'une vie évoluée sur terre qui soulève une question métaphysique à laquelle l'éthique n'a jamais été confronté auparavant. " Ces considérations font émerger deux notions, celle d'une responsabilité pensée non à partir de l'action effective mais du pouvoir faire et celle d'une responsabilité ontologique à l'égard de l'humanité future.
Apel analyse de la même façon les prémices et la crise écologique inédite traversée actuellement mais son propos est pragmatique en ce sens qu'il cherche des réponses concrètes et non des pistes philosophiques, par exemple : " comment montrer, par des arguments rationnels autres que stratégiques, que nous devons et, raisonnablement que nous pouvons, être co-responsables ? " ; comment établir ou fonder " la possibilité et le caractère raisonnable de la co-responsabilité morale de tous les êtres humains ? "
Le premier principe de l'éthique du futur de Jonas : " que l'humanité soit ! " renvoie à la Métaphysique : " Comment peut-on établir en raison que l'humanité doit être ? " autre façon de se demander si cela vaut la peine d'être ; c'est une interrogation sur la valeur. Or nous dit Etienne Ganty : la valeur selon Jonas, à supposer qu'elle existe, est " l'unique chose dont la simple possibilité réclame déjà l'existence" […] "existe-t-il un être qui implique son propre devoir être avec comme conséquence l'obligation de le conserver ? " Cet être c'est le vivant qui constitue l'enjeu de la philosophie de la biologie, laquelle pose quelques jalons : 1) la valeur apparaît dans l'être ; 2) ce qui est valorisé dans la vie est un individu et non une espèce ou la vie en général ; 3) l'acquis du métabolisme consiste à se rapporter à soi dans une relation au milieu ; 4) la précarité de la vie ne cesse de croître ; 5) le phénomène d'auto-organisation est en quelque sorte un témoignage que la vie se rend à elle-même.
Face à cette vision, Apel reproche à Jonas de faire hâtivement son deuil de "l'utopie du progrès" et il estime "injustifié et non-nécessaire de requérir une fondation ultime du tu dois à partir de l'être ". Pour lui la métaphysique d'une éthique de la responsabilité, d'une éthique orientée vers l'avenir est insuffisante ; elle ne permet pas de relever les défis de la crise écologique. Pour lui, l'éthique de la discussion relève d'un usage public ; elle doit se faire dans toute la mesure du possible, opérationnelle ; il s'agit de trouver des points d'application dans les domaines du droit, de la politique, de l'économie et des techno-sciences.

Avis de Jean-Marie Lhôte :
Après avoir analysé en détail les oppositions des deux thèses, Etienne Ganty ouvre le débat en revenant sur deux idées fortes : la question concernant l'existence future de l'homme et la transformation radicale du concept de responsabilité dans le sens d'une co-responsabilité à l'égard du futur. Il se demande comment les deux visions peuvent être complémentaires et quelles sont les chances d'un enracinement durable d'une telle éthique de la responsabilité dans les mœurs politiques et publiques ?
Les quelques paragraphes précédents rendent difficilement compte de la densité d'un exposé où, à travers Jonas et Apel, sont convoqués d'autres philosophes dont les moindres ne sont pas Leibnitz et Kant. La notion de responsabilité traverse le propos d'un bout à l'autre ; elle s'impose aux ingénieurs (et à tous) comme une obligation de conscience concrète et claire dès que des "responsabilités" sont exercées à proximité, dans la famille, dans les associations, dans la profession… Les questions deviennent de plus en plus "complexes" effectivement en fonction de l'éloignement des personnes envers lesquelles la responsabilité doit s'exercer : l'éloignement rend confus l'évaluation des effets ; la modernité offre-t-elle de ce point de vue des repères et des fondements plus sûrs que l'antiquité ou au moins que les réflexions des années cinquante ?

Pensons à une décision prise à la sortie de la guerre, quand en France l'Union Sociale des Ingénieurs Catholiques (USIC) prit un nouveau départ en remplaçant le titre passe-partout de son bulletin de liaison, "Echo de l'USIC", par celui de Responsables - au pluriel. Le président alors en exercice, Eugène Delachenal, n'était pas philosophe et il serait sans doute étonné aujourd'hui de voir les discours actuels sur le sujet ; il s'agissait seulement pour lui et son équipe d'une intuition qui allait de soi, prise en fonction de considérations tenant à la morale traditionnelle quand le mot "éthique" leur était inconnu. Certains jeunes ingénieurs ne comprirent pas bien ce mot si lourd à porter : " Mais nous ne sommes responsables de rien ; nous ne sommes que des agents d'exécution, etc. etc. " C'est simplement qu'ils ne pouvaient percevoir une "responsabilité du lointain " qui était au contraire au cœur de la réflexion de leurs aînés après la Libération. Alors cette responsabilité de l'éloignement supposait en échange un "engagement", et un engagement de proximité.
Reconnaissons que cette responsabilité du lointain, dans le temps et dans l'espace, surgie de la complexité contemporaine, mérite une attention renouvelée. Mais une autre question se pose : les mathématiciens peuvent calculer les conditions nécessaires et suffisantes pour maintenir l'équilibre d'un corps pesant sur un vélo… le cycliste n'y pense pas et s'il y pense, il risque fort de se casser la figure. Jonas et Apel sont un peu ces mathématiciens en ce qui concerne la responsabilité. En tout domaine la pratique a longtemps précédé la théorie et ici la situation semble se retourner ; est-ce une illusion ?


Rédaction : Lhôte Jean-Marie

SÉMINAIRE Éthique et complexité sociotechnique.
Centre d'Ethique Technologique de l'Université Catholique de Lille le 18 mai 2000