LES
VOIES DE LA COMPLEXITÉ OU LES JEUX DE L'ORDRE ET DU DÉSORDRE
Le Dr. Philippe Goujon est l'auteur d'une Thèse de Doctorat intitulée
: Les voies de l'information - de la communication à la complexité.
Sans résumer un exposé particulièrement documenté
qui a présenté en suivant l'ordre chronologique les travaux des
philosophes et des savants ayant constitué cette nouvelle approche d'un
réel supposé, les lignes suivantes voudraient situer le thème
plus globalement en mettant en relief une des conclusions de Philippe Goujon,
à savoir comment la notion de complexité est une provocation à
l'adresse de l'éthique traditionnelle.
Dans leur existence
pratique les ingénieurs se réfèrent aux fonctions classiques
fondant traditionnellement les sciences : observer, coordonner, prévoir,
produire.
Face à l'opposition entre ordre et désordre, ils se situent du
côté de l'ordre :
- En référence plus ou moins consciente à cette idée
très ancienne que l'ordre du Ciel (perfection de l'astronomie) donne
une leçon aux désordres de la terre (désorganisation chronique
de la Cité) ;
- En reproduisant les modèles institués par les princes des régimes
non démocratiques fondés sur des hiérarchies claires, une
morale consentie, l'obéissance aux "ordres" visant l'efficacité
;
- En ayant un comportement d'hommes d'ordre, ce qui les situent le plus souvent
à "droite" dans le champ des convictions politiques individuelles.
(Observation qui n'implique ici aucun jugement de valeur).
Or voici que depuis une cinquantaine d'années, avec une prise de conscience
aiguë dans les années 70, quand des mouvements de contestation se
sont exprimés en un fameux "printemps 68", le désordre
s'impose comme une donnée de fait avec laquelle il faut compter. Non
seulement dans la vie de la cité ce qui était plus ou moins bien
canalisé auparavant par les lois, mais comme une donnée susceptible
de mobiliser mathématiciens, scientifiques, philosophes. Du coup la légitimité
de la recherche se trouve fondée, d'autant mieux que la question posée
est fondamentale : quel est le "sens" de cette affaire ? Le désordre
a-t-il un sens ?
Le retournement de perspective est total. Le modèle n'est plus une horloge
mais un processus biologique. La logique ancienne et ses concepts rassurants
d'induction, de déduction et d'identité, obéissant sagement
au principe de non contradiction, vole en éclat. La science se fait hypothèse.
L'incertitude est couronnée par un prix Nobel. La cybernétique
inclut l'information dans l'organisation même en ce sens que les données
livrées au départ d'un processus ne ressortent pas telles que
la machine a été conçue pour les transformer mais nourrie,
en plus, de ce qui a été vécu dans le parcours. L'approche
globale des phénomènes - comme dans l'écologie - renvoie
les spécialisations d'antan à leurs vanités. Par dessus
le marché des opérations de plus en plus complexes appellent une
autorégulation interne sous peine de catastrophe. On parle d'autonomie,
d'autogestion
Le sympathique régulateur à boules des machines
à vapeur devient le nouveau référent rédempteur.
La complexité n'est pas une science mais une autre manière d'appréhender
le réel ; le réel ne change pas mais la manière dont on
le voit. Quel est le point de vue pertinent ? (quelle est la légitimité
de celui qui prend la parole et quel est son statut ?) Faute de connaître
ces référents le discours n'aura pas de sens, il ne sera que du
bruit. Ceci permet d'évoquer un thème cher à la complexité,
celui des relations entre bruit, information et organisation.
Il va de soi que cette approche regroupée sous le terme "complexité"
fait l'impasse non seulement sur une quelconque foi en un Dieu créateur
mais aussi sur le domaine flou, vivifiant les civilisations et les littératures
depuis que l'homme se considère face au monde qui l'entoure : le domaine
de l'art, du merveilleux, du mystère, de l'invisible. Ici l'univers est
né d'un hasard et l'homme est invité à se situer seul dans
ce chaos. Comme il convient tout de même de proposer un repère,
ou au moins une métaphore, Heinz Von Foerster en fondant le Biological
computer laboratory en 1956, un des pionniers en matière de complexité,
choisit comme emblème le serpent qui se mord la queue, élevé
en dignité par les amateurs de symboles sous le nom d'Ouroboros. Là
sont réunies les idées de mouvement, de continuité, d'autofécondation
- notions classiques disponibles dans n'importe quel dictionnaire.
Ainsi réapparaît dans l'aventure de la complexité, la dualité
fondatrice de l'ordre et du désordre mentionnée plus haut avec
en prime le vertige de ne plus savoir où se situent ces deux pôles.
Quand depuis l'Antiquité le ciel représentait l'ordre et la terre
le désordre c'était clair ; mais si c'était le contraire
? Si c'était la terre, l'ordre, et l'espace infini des galaxies tourbillonnantes,
le désordre ?
On dira que la compréhension des phénomènes se trouve justement
dans l'alliance des deux. C'est relativement simple à concevoir en méditant
la figure de l'Ouroboros ; mais allez proposer cette image aux ingénieurs
en leur disant qu'à travers elle, ils vont comprendre l'éthique
de leur métier ! Ils vont vous rire au nez. Eh bien, ils auront tort
! Ils auront tort car Philippe Goujon souligne avec insistance et raison le
fait que l'éthique de l'ingénieur, au sens ou le terme est entendu
le plus souvent, peut très bien n'être qu'un leurre aujourd'hui
ou au moins un passage, une attente. Il ne s'agit pas d'un corps de doctrine
et encore moins d'une série de recettes. Cette éthique de l'ingénieur
à laquelle aspirent tant d'esprits généreux n'est peut-être
que l'état transitoire, en transformation, de "quelque chose"
qui n'est pas encore né et qui mettra éventuellement plusieurs
siècles à se constituer sous une forme que nous n'imaginons pas.
Une autorégulation, encore dans les limbes de la complexité, viendrait
progressivement au jour pour émerger, s'affirmer, devenir opérationnelle,
dominer la pensée avec insolence, jusqu'à se figer peu à
peu à son tour en devenant alors difficile à vivre, pesante, aussi
oppressante et inadaptée que notre ancienne morale. Les générations
de cet avenir devront remettre en cause cette nouvelle rigidité, trouver
d'autres formes et d'autres aspirations pour qu'une vie se renouvelle et se
poursuive selon le mythe également contenu dans l'Ouroboros, celui de
l'éternel retour.
Les voies de la complexité, ou les jeux de l'ordre et du désordre,
le titre de l'intervention donne le sens : il y a désormais jeu entre
ordre et désordre ; en cela réside pour l'ingénieur son
vertige actuel car toute sa formation et ses obligations de résultats
sont contraire au jeu. Le jeu est ce qui trouve en lui-même sa propre
signification ; l'uvre de l'ingénieur en est aux antipodes, elle
vise au contraire une utilité. Une machine conçue par un ingénieur
possède un but précis ; elle n'est pas faite pour fonctionner
à vide, de façon plus ou moins aléatoire, pour le plaisir
de quelques philosophes - ou alors nous entrons dans le domaine de l'art ludique
contemporain, très bien fourni en ce domaine et c'est une autre affaire.
Dans cette mesure la complexité est une provocation pour l'ingénieur
et ses références éthiques traditionnelles. La question
est donc de penser et de mettre en uvre les règles de ce jeu qui
nous semble évoluer aujourd'hui en pleine confusion.
L'entreprise est d'autant plus déconcertante que, dans son titre, Philippe
Goujon prend soin de mettre le mot "jeux" au pluriel en compliquant
encore la situation. Seule consolation, un jeu ne fonctionne pas sans règles
ou alors il explose ; les pièces sont envoyées à travers
la figure des participants et des spectateurs et la partie n'a pas lieu. Cette
hypothèse ne peut être retenue sous peine de suicide collectif.
Puisque selon toute vraisemblance la vie continuera, des règles se formeront
comme une mayonnaise se met à "prendre". C'est l'histoire de
la bestiole qui se débat dans une jatte de lait et peu à peu voit
le liquide se durcir ce qui lui permet de reprendre pied et d'éviter
la noyade : une histoire inventée par des optimistes. Sommes-nous cette
bestiole dans la complexité des jeux de l'ordre et du désordre
? En tout cas il ne faut pas être pressé. Pensons à l'évolution
progressive des règles du jeu d'échecs : un millénaire
entier fut nécessaire pour qu'elles trouvent leurs formes actuelles.
Rédaction
: Lhôte Jean-Marie
SÉMINAIRE
Éthique et complexité sociotechnique.
Centre d'Ethique Technologique de l'Université Catholique de Lille le
14 septembre 2000
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