ENJEUX PHILOSOPHIQUES DE LA COMPLEXITÉ

 

Auteur de cette communication, Bernard Feltz a dirigé ou collaboré à divers ouvrages dont les deux derniers ont pour titre : Auto-organisation et émergence dans les sciences de la vie (Ousia, 1999) ; Entre le corps et l'esprit (Mardaga, 1994).
En quoi la complexité peut-elle contribuer à une philosophie de l'être humain ? Bernard Feltz aborde la question en considérant les travaux de divers auteurs selon trois points de vue : l'anthropologie, l'éthique et la technique.
Complexité et anthropologie. Deux auteurs sont considérés : Henri Atlan et Gérald Edelman. Le premier aborde la question du libre arbitre à travers l'auto-organisation, il pense qu'une hyper-complexité engendre une "imprédictibilité" des événements en ouvrant ainsi un champ de liberté ; le second développe une théorie biologique de la conscience qui refuse le déterminisme pur et simple et donc, là encore, laisse un espace de liberté.
Complexité et éthique. Les deux auteurs choisis comme pierres de touche sont Paul M. Churchland et Andy Clark. En réfléchissant à la représentation neurale du monde social, Clark souligne l'"inefficience" et la "pauvreté" des lois morales, il met en avant l'expérience comme mode de formation d'une conscience éthique. D'accord avec cette idée, Andy Clark insiste sur l'importance des principes généraux (à découvrir) qui orientent telle ou telle complexité particulière et permet une réaction plus sure.
Complexité et technique. Un exemple de référence est celui des médicaments considéré à la fois sous l'angle de l'efficacité physiologique et de la fonction symbolique. Un autre concerne les variétés à haut rendement en agriculture. L'énergie nucléaire est évidemment emblématique du problème posé. La complexité conduit ici à une prise de conscience des risques, qu'un Ulrich Beck considère désormais comme un enjeu dans toute mise en œuvre d'innovation importante.

Avis de Jean-Marie Lhôte
L'ingénieur trouve intérêt et plaisir dans la résolution élégante des problèmes posés, lesquels ne sauraient être sans solutions, par nature ; c'est du moins la conviction qu'il retire de sa formation de base. Ce moteur d'énergie inventive fut longtemps l'unique mobile de son dynamisme, avec la satisfaction de plaire à son patron qui le rémunérait plus ou moins bien pour ses bons et loyaux services. Une première fracture dans ce bonheur intervint au XIXe siècle, quand la prise en compte de la condition ouvrière fut imposée par les intéressés organisés en syndicats. Ce n'était qu'un aménagement à négocier pour poursuivre la recherche du profit maximum et l'expansion de l'entreprise. Après tout, la production de produits industriels était indéniablement "utile". Par la suite une autre pensée plus gênante émergea quand la prolifération des biens devint tellement envahissante, dans les pays développés, que la justification de la course industrielle fut contestée : devait-on absolument rechercher le profit ou le bien commun ? Mais on ne parlait pas encore de complexité, seulement d'une société dite de consommation doublée par la publicité et autres images d'une société du spectacle.
Et puis vient la prise de conscience d'une complexité intime, stade où se place Bernard Fletz dans son intervention vivante, parsemée d'exemples concrets. En ce qui concerne la technique, la complexité intervient dans les processus eux-mêmes mais aussi dans la manière dont les questions sont abordées. L'exemple des médicaments est de ce point de vue éclairant : l'efficacité ne tient pas seulement à la nature des produits mais à la façon dont ils sont perçus ; le "nouveau" est affecté d'un coefficient multiplicateur souverain ; les médicaments génériques ne bénéficiant pas de ce prestige rencontrent une résistance de la part du public qui peut s'expliquer par leur banalité apparente. Cette prime à la nouveauté est criante dans l'industrie automobile ; dans toutes les industries la faculté de renouvellement est gage de survie. La dimension économique jusqu'alors uniquement prise en compte tend à s'estomper face à une valeur symbolique de représentation individuelle et sociale que le monde de l'art cultive depuis longtemps avec délectation.
Avec la prise de conscience des risques induits par l'évolution des techniques, principalement dans le domaine de la vie, qui conduisent à réaliser au fur et à mesure les expériences refusées avec horreur si peu de temps auparavant, avec l'enjeu du risque, la logique technologique fait entrer la science appliquée dans une contradiction déroutante car la certitude qu'elle évoque par nature est désormais brouillée par toutes les incertitudes que l'on ne finit pas de débusquer dans la complexité des questions traitées.
Cette contradiction appelle pour être dépassée la référence à un système de valeur, à une éthique. Mais sur quoi fonder ce système de valeur ? La morale traditionnelle repose sur des données extérieures (morale "naturelle"), sur des prototypes. Ces prototypes seraient-ils toujours valables qu'ils ont cessé d'être opérationnels. D'où la recherche d'un autre fondement que l'on peut trouver dans l'expérience : c'est en marchant, en évitant les obstacles en découvrant les pièges que peu à peu un système de valeur ou de compréhension du monde va se former. La difficulté ici vient du fait que chaque individu n'ayant pas les mêmes expériences n'aura pas les mêmes références - et sinon chaque individu, au moins chaque famille d'esprit, chaque peuple… ce qui n'a rien de nouveau : chaque langue porte en elle ses structures de pensée et ne parlons pas des différentes religions, c'est bien connu.
Voici une difficulté majeure : quelle est la nouveauté réelle de ces idées revisitées à l'aune de la complexité ? Le débat qui a suivi l'exposé n'a pas manqué de rappeler que l'opposition entre les tenants d'une morale reçue de l'extérieur, au premier rang desquels se trouve Platon, et ceux qui la découvrent par l'expérience, par exemple les stoïciens… cette opposition est aussi ancienne que la philosophie elle-même. Comment ne pas se faire dupe d'une complexité qui remet en lumière des questions déjà débattue ? De plus, la complexité qui met en avant l'importance de la nouveauté comme notion directrice dans la philosophie contemporaine n'est-elle pas victime elle-même de cette façon de voir ? La faveur que l'on accorde si volontiers à un produit "nouveau" le rend suspect par le fait même et cette suspicion ne peut manquer de s'appliquer à la complexité elle-même. Autrement dit la complexité dont on fait si grand cas correspond-elle à une mode éphémère et superficielle ou marque-t-elle une étape réelle dans l'histoire de la philosophie ? Dans l'industrie la faculté de renouvellement est un gage de survie : en va-t-il de même pour les philosophes qui trouvent dans la complexité matière à renouvellement et justification de leur état ?
Les phénomènes scientifiques de haute portée touchant les sciences de la vie, les neurosciences, l'information multipliée à l'infini, les incertitudes et autres vertiges qui assaillent l'observateur d'aujourd'hui apparaissent plus complexes que les données auxquelles étaient confrontés les scientifiques des siècles passés. N'est-ce pas une illusion ? Il suffit de jeter un coup d'œil sur la Physique d'Aristote ou De la Nature de Lucrèce pour se rendre compte que leur monde était tout aussi complexe que le nôtre à leur échelle ; ils ne dominaient leurs incertitudes qu'à l'aide de généralisations intuitives qui collaient aussi bien, ou aussi mal, que les nôtres à leurs univers. Un exemple simple : au cours du débat il a été question de ce qui est "utile" et des différents niveaux à considérer ; peut-on proposer aujourd'hui sur ce thème une approche plus claire et stimulante que celle de Cicéron dans Les Devoirs ?
Nous sommes obligés de faire appel à des notions tout de même étranges pour des scientifiques, quand elles se nomment fonctions symboliques, interface floue entre données externes et internes, approche de la liberté comme jeu, liberté comme inconscience du déterminisme (définition proche de celle du hasard vu comme le nom donné à notre ignorance)… Ne soyons donc pas dupe et en même temps n'évacuons pas les questions concrètes qui se posent à nous. Le fait que les enjeux philosophiques de la complexité soient exactement les mêmes que ceux des philosophes des autres époques est plutôt rassurant.

Rédaction : Lhôte Jean-Marie

SÉMINAIRE Éthique et complexité sociotechnique.
Centre d'Ethique Technologique de l'Université Catholique de Lille le 12 octobre 2000