L'ETHIQUE DANS LE CONTEXTE DE LA COMPLEXITÉ TECHNIQUE

 

Daniel Cérézuelle enseigne la philosophie et les sciences sociales. Il a fondé en 1991 la Société pour la philosophie des techniques. Auteur d'une thèse sur les Mythes de la technique, il a publié : Pour un autre développement social, Desclée de Brouwer, 1996, L'envers du travail social, Syros, 1995.
En introduction de son exposé Daniel Cérézuelle rappelle que, jusqu'à une époque récente, la technique a été considéré comme "neutre" par rapport aux finalités. Seuls les objectifs soulevaient des réflexions éthiques et d'évaluation. Le changement de perspective s'est opéré progressivement avec la prise de conscience que la technique produisait des effets indépendants des finalités, en particulier sur les conditions de travail au sein des ateliers, sur l'environnement naturel et même sur la technique elle-même. D'où l'idée qu'il n'est plus possible de laisser le technicien décider seul de ce qui est une bonne ou une mauvaise technique.
Les limites du progrès.
Notre société a pris conscience du potentiel destructeur, voir déshumanisant de la technique, de la brutalité et de la violence de l'ordre technique. Daniel Cérézuelle insiste sur le mot "potentiel". Il ne s'agit pas pour lui de refuser la technique, de tomber dans une pensée ou une mode technophobe mais simplement de souligner un dynamisme interne inhérent à la technique et le plus souvent éludé. Les causes et les effets de cette violence doivent être cernés, quand la technique est en rupture avec l'expérience naturelle et se détourne du monde vécu. C'est une des causes du potentiel désintégrateur de la technique
Pour les anciens le monde savant est essentiellement contemplatif, l'idée de progrès leur est étrangère et le changement de l'ordre des choses n'est pas pour eux un projet… Désormais la recherche scientifique est devenue "manipulatoire" en ce sens qu'elle vise des résultats tangibles, de préférence rentables. L'ingénierie n'a plus pour objet de savoir mais de produire, dès lors notre société entre dans une logique de la puissance ; la quantité prime sur la qualité et toute réflexion morale sur le bon usage des procédés mis au point devient très difficile ; d'autant plus que la différence entre les scientifiques et les techniciens s'estompent.
La prise de conscience d'un danger intervient lors de l'accident qui se fait le révélateur d'un élément important non pris en compte - d'où la nécessité d'anticiper. Un devoir de méfiance et la vertu de prudence doivent s'instaurer ce qui conduit à une exigence de pensée globale, à une prise en compte des complexités.
Science et maîtrise des risques
Cette préoccupation nouvelle se manifeste en trois directions : par une approche technologique pluridisciplinaire ; par un développement de l'ingénierie technologique et environnementale ; par une réflexion sur les différents types de risques dans l'environnement humain. Les simplifications inhérentes aux modèles techniques doivent pouvoir s'articuler avec la complexité de la vie elle-même qui se déploie dans la culture, l'imaginaire et aujourd'hui de plus en plus dans le virtuel. Le présupposé ancien par lequel tout progrès de la puissance sur le réel doit être considéré comme un bien pour l'homme perd aujourd'hui de sa force.
Deux conditions pour cette démarche
1) Relation entre le temps éthique et le temps technique.
L'accélération des changements technologiques est en elle-même un obstacle car elle va contre le souci nécessaire de civiliser les techniques et le dynamisme interne du développement techno-scientifique. Il s'agit en conséquence de reprendre souffle, d'évaluer les effets directs et différés des projets et d'organiser le suivi des réalisations.
2) D'où l'idée de moratoire. Prendre son temps est un devoir ; suspendre des réalisations s'impose quand les risques ne sont pas évalués. La mise en œuvre de ces moratoires éventuels exige une culture et l'émergence d'une forme de démocratie car les spécialistes ne sont qu'un des éléments du dispositifs et ce n'est pas parce qu'ils ont le savoir qu'ils doivent imposer nécessairement leurs vues.

Le débat qui suit l'exposé est animé. Les participants partagent l'essentiel des idées émises par Daniel Cérezuelle concernant le changement de perspective introduit dans la civilisation par le progrès technique depuis deux siècles et ce qui s'en suit… mais l'idée même de moratoire, séduisant en soi, se heurte à des objections qui ne sont pas minces : comment prévoir les effets à l'avance ? à quelle instance s'en remettre ? quelle "sagesse" nouvelle peut surgir quand la loi du profit domine celle du service ?
Deux questions se posent, concernant le temps et la capacité d'invention humaine.
Un moratoire est une question de temps. Dans le cas présent et concrètement : dans quelle échelle de temps se situe le débat ? Parler des générations à venir a-t-il un sens quand on sait que des déchets radioactifs mettront des centaines de milliers d'années avant de perdre leur propriété ? Ou bien le moratoire se conclut par une interdiction totale de l'expérimentation en cours pour les projets dont les effets sont de longues durées ou il ne vaut rien.. Cependant quelques moratoires pratiques sont en cours dans divers domaines, par exemple lorsque des travaux publics sont interrompus pour donner un peu de temps aux archéologues en leur permettant de compléter la mémoire des habitants d'une cité.
En fait une question de temps est le plus souvent une question d'intérêt : dire "je n'ai pas le temps", signifie "je n'ai pas assez d'intérêt", "j'ai autre chose à faire qui me semble plus important", etc. Si le moratoire est une suspension d'agir pendant un certain temps, cela revient à se demander ce que l'on va faire à la place ; c'est un choix entre des intérêts économiques sociaux, politiques : Donner la priorité au nucléaire, à la médecine, à l'environnement, etc.
Intervient dans la réflexion une seconde donnée du problème : la confusion entre la science pure, la science appliquée, l'expérimentation technique et la production industrielle. Impossible de supposer quelques moratoires que ce soient pour celui qui pense. Comment empêcher (sinon en les tuant) Mozart de composer sa musique, Mallarmé d'écrire "Toute pensée émet un coup de dé", Van Gogh de peindre ou Andrew Wiles de méditer - et de résoudre - le théorème de Fermat ? Vient ensuite le second stade, encore intime : l'orchestre pour faire entendre la symphonie, la galerie pour montrer le tableau, l'édition du poème, le colloque pour exposer la théorie… la difficulté commence avec la troisième phase : la subvention publique ou privée aux orchestres, aux expositions importantes, aux instituts universitaires… et enfin, quatrième phase, la diffusion massive des œuvres par le disque, le livre, l'enseignement des lycées et collèges, etc. À quel moment intervient le moratoire ? À quel moment intervient un moratoire pour l'évanouissement des séquences de violence à la télévision ? C'est une question de prise de conscience collective où des règles peuvent être comprises et consenties.
La notion de moratoire dans les sciences et techniques est du même ordre. À quel stade de la recherche et de l'expérimentation ? Pour l'heure une telle proposition relève de l'utopie, mais poser le problème possède une vertu pédagogique. Il n'est pas exclu que dans l'avenir les consciences évoluent et qu'une culture collective se forme avec la mise en pratique de moratoires acceptés et souhaités (pour un oui ou pour un non ?) Il faudra alors lutter en retour pour une reconquête des libertés perdues.

Rédaction : Lhôte Jean-Marie


SÉMINAIRE Éthique et complexité sociotechnique.
Centre d'Ethique Technologique de l'Université Catholique de Lille le 9 novembre 2000