LE
DEFI DE LA COMPLEXITE APPELLE D'URGENCE
DE NOUVEAUX MODES DE MANAGEMENT
Président
d'Insep Consulting, Dominique Genelot intervient auprès des grandes entreprises
et administrations pour les conseiller dans leur développement et leur
stratégie. Très engagé dans les courants actuels de recherche
en sciences de gestion, il a renouvelé les approches traditionnelles
en matière de stratégie, d'organisation, de conduite du changement,
par l'utilisation des derniers apports scientifiques dans le domaine de la complexité.
Il est l'auteur d'un ouvrage intitulé " Manager dans la complexité
" (Insep éditions, 1992).
Le "management"
consiste à mettre en cohérence au sein d'une entreprise tous les
éléments qui concourent à sa finalité : personnes,
stratégie et activités.
Les hommes et les femmes constituent la richesse première de l'entreprise.
La stratégie ne doit pas être un domaine réservé
aux dirigeants ; l'ensemble des cadres doit y être associé et le
personnel doit en avoir la vision. Les perspectives se modifient quand les responsables
ont aujourd'hui davantage pour mission de piloter des projets que de réaliser
des programmes.
La responsabilité du manager consiste à assurer la cohérence
et donner du sens ; or la complexité ne cesse de croître : en fonction
de la mondialisation de l'économie, de l'impact des technologies de l'information,
de la crise des modèles économiques devenus obsolètes.
Cette complexité n'est pas synonyme de complication car cette dernière
finit toujours par être maîtrisée pour peu qu'on s'en donne
les moyens, tandis que la complexité ne se laisse jamais appréhender
totalement, comme le dit Dominique Génelot " La réalité
a toujours une richesse potentielle supérieure à la représentation
que l'on en a. " La complexité est un phénomène général,
transversal à tous les domaines d'activité, qui relève
d'une rupture conceptuelle et qui appelle de notre part une évolution
radicale dans notre façon de penser l'organisation, la stratégie
et le management.
Le changement des mentalités correspond à une inversion de perspective
; le pilotage fondé sur des prévisions doit laisser la place à
un pilotage par l'invention. La stratégie n'est plus considérée
comme un but, mais comme un processus ; elle n'est plus simplement une affaire
d'experts. Le management stratégique se construit en référence
à une finalité globale et prend en compte la prospective.
L'expérience montre que les anciens principes d'objectif et de planification
paralysent la réactivité et l'invention, que le découpage
en tâches élémentaires, cher à Taylor, bride la compréhension
des finalités globales, que l'organisation conçue en termes de
structure bloque l'évolution et que le fameux principe d'obéissance
(qui fait la force des armées) déresponsabilise.
Le défi de la complexité exige une ouverture de l'entreprise sur
le monde ; les finalités commandent et non les structures. L'organisation
devient un "processus organisant", producteur de sens et de compréhension
des phénomènes complexes ; elle devient une invention permanente
des solutions les mieux adaptées aux situations. Dans le processus, le
développement des compétences est vital et doit se faire en interdépendance
avec la stratégie et l'organisation.
En conclusion, Dominique Genelot s'interroge sur le sens et la cohérence
à promouvoir : " Cette reconstruction permanente de la cohérence
entre les trois paramètres en interactions, stratégie, organisation,
compétence, ne peut s'opérer que si elle est constamment guidée,
inspirée par des finalités explicites, des valeurs, une vision.
Dans un monde où la voie à suivre n'est pas écrite, mais
où "le chemin se construit en marchant", selon le célèbre
poème d'Antonio Machado, la question du sens est primordiale. Quelle
peut être notre boussole, si ce n'est la vision, sans cesse à ranimer,
du chemin que nous voulons tracer ? "
Avis de Jean-Marie
Lhôte
Cet exposé prononcé dans un séminaire consacré à
l'éthique de l'ingénieur a suscité des réactions
différentes selon les responsabilités exercées dans leurs
professions par les intervenants : entreprises, établissements d'enseignement,
centres de recherche
la palette est large qui va du praticien responsable
de personnel au théoricien indépendant. Les acteurs et les observateurs
parlent-ils le même langage ?
Les acteurs s'interrogent sur la formation à donner aux élèves
ingénieurs ; sur le nombre des entreprises qui peuvent se sentir concernées
par ce défi de la complexité ; sur le recul nécessaire
pour appréhender la nouvelle donne ; sur la rapidité avec laquelle
l'efficacité commande l'action quand il faudrait du temps pour la réflexion
; sur le fait de savoir si l'entreprise doit subir une civilisation qui lui
échappe ou tenter de la ressaisir ; sur la capacité de l'entreprise
à se mettre au service du bien commun et de l'individu.
Les observateurs pour leur part évoquent les "valeurs" et la
finalité ultime de l'entreprise qui, à leurs yeux, se trouve aujourd'hui
exclusivement dans le profit. Qu'importe l'effort du dirigeant, et en l'occurrence
celui de Dominique Genelot, pour explorer les voies d'un certain humanisme ;
celui-ci est nécessairement sujet à caution puisque l'argent commande
et qu'importe la responsabilité du directeur vis à vis de son
personnel. Vaudrait-il mieux dans ce cas mettre les clefs sous la porte, plutôt
que de participer à des activités suspectes à priori ?
Problème récurrent des "mains sales".
Il est évident qu'une entente entre celui qui agit et celui qui pense
doit être réalisée sous peine de désespoir. Nous
sommes dans la circonstance au cur d'un projet d'éthique "appliquée"
que les observateurs et philosophes paraissent condamner d'avance tant certains
d'entre eux s'expriment avec une assurance sans appel.
La difficulté est que la théorie prône - à juste
titre - des valeurs quand la pratique cherche - non moins légitimement
- des règles.
Oui les finalités actuelles sont celles du profit. Oui la recherche d'une
puissance maximum est à l'ordre du jour ; mais la question posée
par l'irruption de la complexité dans l'univers économique est
difficile car la mutation en cours et la confusion ambiante se traduisent pour
un grand nombre des entreprises par une question de survie. La gageure consiste
à trouver dans la complexité, des règles opérationnelles
assez claires pour qu'elles deviennent consenties.
L'invention d'une liberté se manifeste à l'intérieur d'un
corps de règles partagées ; c'est une condition nécessaire
et suffisante. Pour l'instant la prise de conscience des complexités
brouille la représentation des réalités ; tous les efforts
pour mieux les comprendre sont positifs, y compris dans le domaine du management
d'entreprise. Dans l'immédiat la "valeur" réside peut-être
dans cette démarche élémentaire.
Rédaction
: Lhôte Jean-Marie
SÉMINAIRE
Éthique et complexité sociotechnique.
Centre d'Ethique Technologique de l'Université Catholique de Lille le
7 décembre 2000
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