ILS
SONT VENUS, ILS ONT SURFE, ILS SONT RETOURNES SUR LA PLAGE :
L'INTERNET NOUS DICTE-T-IL NOTRE CONDUITE ?
Spécialiste de la politique et de la sociologie des techniques, le Docteur
Sally Wyatt est actuellement "Communicatiewetenschap" à l'université
d'Amsterdam ; elle a participé à divers ouvrages, en particulier
: "Talking about the future : metaphores of the Internet" in N. Brown,
B. Rappert and A. Webster (eds) Contested Futures, A Sociology of Prospective
Techno-Science. Aldershot : Ashagate ; Sally Wyatt, Flis Henwood, Nod Miller
and Peter Senker, Technology and in/equality, questioning the information society,
Routledge, London and New-York, 2000. Son intervention est basée sur
un travail plus long, à paraître : Sally Wyatt, G. Thomas et T.
Terranova, "They came, they surfed, they went back to the beach : Conceptualising
use and non-use of the Internet", Woolgar (ed) Virtual society ? Get real
!, Oxford, Oxford University Press.
Au cours de ses
travaux antérieurs menés avec Steve Woolgar, d'Oxford, Sally Wyatt
s'est donc interrogée sur l'Internet et la société de l'information
en observant une désaffection de certains usagers à l'égard
du web et elle en recherche les raisons. En effet si les raisons du développement
massif de l'Internet au cours des années 90 peuvent être attribuées
à l'influence d'une "culture du service public" dans les années
précédentes, l'actuelle dominance d'opérations commerciales
conteste et affaiblit cette culture. L'Internet poursuivra son expansion, mais
il risque de perdre certaines des caractéristiques essentielles ayant
suscité son succès à l'origine.
Au cours de l'Assemblée ordinaire semestrielle des chefs de gouvernement
de l'Union européenne qui s'est tenue en mars 2000 à Lisbonne,
surnommé le sommet "point COM" les réflexions ont porté
sur la nécessité d'augmenter l'emploi par la promotion des entreprises,
la compétition et une économie dynamique basée sur la connaissance.
L'accès à la technologie est vu comme nécessairement souhaitable.
La question est donc de savoir en premier lieu qui utilise l'Internet et comment
des refus ou des indifférences se manifestent.
L'archétype de l'utilisateur demeure un homme jeune, blanc ayant suivi
des études universitaires, en tenant compte que la proportion des femmes
augmente. Les différences raciales et de revenus restent très
marquées. Aux Etats-Unis les blancs sont plus susceptibles de posséder
un ordinateur familial et d'avoir utilisé l'Internet que les Africains
américains, même en tenant compte des différences d'instruction.
Presque tous les écrits universitaires et politiques, nous dit Sally
Wyatt, se concentrent sur la manière d'augmenter le nombre d'utilisateurs,
et prennent l'hypothèse supplémentaire de supposer qu'un utilisateur
le demeure à vie. En conséquence " les programmes encourageant
la possession d'ordinateurs familiaux
et l'adoption d'appareils bon marché
permettant d'accéder à Internet via la télévision
doivent être poursuivis de manière agressive, particulièrement
pour les Africains américains ".
Mais il existe des schémas de non-utilisation, des "démissionnaires
d'Internet". En 1998 une enquête téléphonique nationale
aux Etats-Unis, avec des appels passés au hasard, a montré que
8% des personnes interrogées étaient des utilisateurs d'Internet
tandis que 8% également était des anciens utilisateurs. L'année
suivante la proportion des utilisateurs étaient montée à
19%, mais le nombre des démissionnaires avaient également augmenté
pour atteindre 11%.
Les raisons de cette désaffection sont les suivantes : ceux qui cessent
d'utiliser l'Internet sont plus pauvres et ont fait moins d'études. Ceux
qui ont découvert l'Internet par leurs amis ou famille ont plus de chances
de l'abandonner que les autodidactes ou ceux qui reçoivent une véritable
formation sur leur lieu de travail ou à l'école. Les adolescents
sont plus susceptibles de l'abandonner que les plus de vingt ans, et les causes
d'abandon varient en fonction de l'âge. Les gens plus âgés
tendent à se plaindre des coûts et des difficultés d'utilisation,
alors que chez les plus jeunes, les raisons d'abandon concernent plus la perte
d'accès ou le manque d'intérêt. de nombreux ex-utilisateurs
possèdent des ordinateurs chez eux, qu'ils continuent d'utiliser dans
d'autres buts, mais pas pour accéder à l'Internet. Ces observations
sont à considérer avec circonspections mais elles battent en brèche
l'hypothèse de croissance illimitée.
Des comparaisons avec le téléphone portable ou l'automobile sont
faites afin de voir si l'Internet suivra la même pente ascendante ou subira
un déclin, il est trop tôt pour en juger avec certitude mais la
non utilisation, si elle augmente durablement, interférera sur les décisions
politiques.
Sally Wyatt formule quelques questions pour conclure :
- Le cybermonde en viendra-t-il à dominer le monde réel dans une
mesure sensiblement identique au système automobile ? Est-il possible
d'éteindre la machine ? Ou les choix de chacun deviendront-ils de plus
en plus déterminés par le net ?
- Est-il cohérent de considérer ensemble durabilité et
innovation ? Ou la pression contraignant à innover, afin de demeurer
compétitif au sein du capitalisme, sonne-t-elle simplement le glas de
la durabilité ?
- De même que certains ne conduisent pas de voitures par souci environnemental,
peut-être certains choisiront-ils de ne pas utiliser l'Internet par un
souci similaire ?
Avis de Jean-Marie
Lhôte
L'échange de vue qui a suivi l'exposé fut lancé avec une
première question directe : " L'internet est-il un "en soi"
? ", ce qui est une autre manière de se demander s'il est une fin
ou un moyen. Puis les intervenants ont repris les comparaisons avec le téléphone
portable, l'automobile et d'autres techniques, se sont interrogés sur
les coûts, sur l'alliance entre nature et technologie, sur le rapport
de l'information et de la communication, sur la problématique de la résistance,
de l'action des pirates et autres dispensateurs de virus
Quoi qu'il en soit, il ne faut pas identifier l'ordinateur et l'Internet ; le
premier est un instrument, le second nous renvoie au couple information/communication.
Dans ce cas ou bien l'utilisateur se documente sur un sujet mal connu et il
se trouve placé devant une masse d'informations confuses ; il se décourage
alors en se reportant rapidement à son dictionnaire habituel (qui peut
éventuellement être sur CD) ou bien l'utilisateur est un spécialiste
et s'aperçoit que l'Internet en dit moins qu'il ne sait dans le cas précis
; il se décourage de même en préférant l'échange
par courrier électronique avec les deux ou trois collègues travaillant
sur le même sujet. Il se retrouve dans la situation des chercheurs d'autrefois,
sans que la rapidité des échanges ne modifie grand chose car ce
n'est pas la vitesse de la poste qui fait naître les idées nouvelles
- lesquelles sont extrêmement rares.
Après la bulle des promesses d'un cybermonde Internet se replie sur ses
valeurs d'usage. Si nous parlons bien de l'Internet en tant que source d'information
et mis à part son intérêt suspect dans les coups de Bourse,
il est douteux, contrairement aux idées imposées par les promoteurs,
que son usage aura une grande influence sur l'évolution des sciences
et de l'industrie. Cela fait trente ans que G.-A. Boutry dans un article mémorable
de la revue "Impact Science et Société" de l'Unesco
(juillet septembre 1970) évoquait Le raz de marée des publications
en rappelant quelques idées simples : l'usage entraîne l'usure,
même pour les objets immatériels comme les mots ; la dévaluation
s'accompagne d'une "mystification", par exemple on ne fait plus de
la recherche scientifique, mais de la "recherche de pointe" ; la grande
majorité des articles ne fait que répéter des informations
puisées ailleurs, résultat inhérent au système qui
fait monter le chercheur dans la hiérarchie supposée en fonction
du nombre de ses publications
L'Internet ne fait qu'amplifier le processus
où la qualité et la quantité se conjuguent difficilement.
La question posée par l'ordinateur est tout autre et puisque nous en
sommes aux années 70, il n'est pas mauvais pour retrouver quelques repères
de relire le numéro spécial de la revue Projet sur ce thème
(février 1967) ; son introduction par Pierre Antoine intitulée
"Information et socialisation" reste un texte de référence
avec ses trois parties : Energie et information, Logique de l'énergie,
Logique de l'information.
Rédaction : Lhôte Jean-Marie
SÉMINAIRE
Éthique et complexité sociotechnique.
Centre d'Ethique Technologique de l'Université Catholique de Lille le
18 janvier 2001
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